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 Rencontre improbable - Alea

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YulVolk
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Age : 38
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MessageSujet: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 20:49

Pseudo de l'auteur : Alea

Nombre de chapitres : 1
Rating de l'histoire : G
Genre de l'histoire : Romance

Résumé de l'histoire : L'une mène la folle vie nocturne d'étudiante superficielle, l'autre est aux antipodes de cette existence; elles n'ont apparemment rien en commun, rien ne les appelait à se rencontrer, encore moins à s'aimer, et pourtant..."

Remarques diverses : /

Terminée et Corrigée
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YulVolk
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MessageSujet: Re: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 21:00

4 avril, 7h30 du matin

Ah non, là, clairement ça commence à me courir grave.

C’est pareil à chaque fois ! On sort, on retrouve les potes avec leurs copines et leurs bagnoles qui brillent, on se fait quelques terrasses, à 2-3 heures on attaque les boîtes, on gobe, on danse, on s’amuse, et puis on rentre au matin et là il s’écroule et il ronfle.

Et moi je me retrouve toute seule et j’ai pas sommeil.

Et c’est pareil à chaque fois quel que soit le mec ! Les mecs, ça tient pas la route. Ça fait le gentil quand ça drague, ça fait quelques efforts les premiers soirs, ça flambe, ça offre des bagues et des colliers, et puis après ça devient de la routine et ils retournent à leurs caisses neuves et à leurs copains, et ils s’intéressent plus au contenu de leurs verres et au dernier acide en circulation qu’à la fille qu’ils vont ramener ; même quand ils l’ont emmenée ; et c’est pire encore.

Je me fais avoir à tous les coups, on a l’impression que ce sera différent avec un nouveau mec, que celui-ci sera plus gentil, plus attentif ; mais finalement c’est toujours pareil et on n’est là que pour faire des sourires et porter des jupes courtes et des décolletés ; ça il faut qu’on leur fasse honneur ! Mais pour ce qui est d’être honorée, passé 6 heures du matin, faut pas y compter avant le lendemain… sauf que le lendemain, ça recommence, et moi, tous les petits matins, que ce soit avec Luigi, Baptiste, Andréa ou Pascal, je me retrouve au pieu à m’emmerder toute seule et j’ai pas sommeil…

Je ne sais pas comment ils font ; moi j’ai encore toute la musique dans ma tête et l’alcool dans mon sang et j’entends mon cœur qui pulse jusque dans mes oreilles et j’ai envie de bouger, quoi ! Et eux ils s’écroulent, ils tombent comme des masses, des fois même pas déshabillés.

Alors depuis un petit moment, j’ai pris l’habitude de me balader avec mon carnet et quand c’est comme ça, quand je m’ennuie et que je n’ai pas sommeil, j’écris des trucs comme maintenant. Sauf que ça aussi ça me gave. Dehors il fait grand bleu et on est là à rien faire, et l’autre il ronfle. Moi j’ai envie de sortir, de bouger.

Un truc que je me dis des fois, c’est qu’il faut que je change de vie. Il paraît qu’il y a des gens qui vivent bien, en harmonie avec la nature. Ils sont calmes. Ils mènent une vie saine, ils mangent des légumes, ils se couchent tôt et ils connaissent le nom des plantes. Moi c’est peut-être ce qu’il me faut. Par exemple ils s’écoutent respirer, inspirer, expirer, ils vont loin des villes pour ça, là où il y a des arbres.

Et puis tiens, c’est ce que je vais faire, je vais aller dans la Nature. Puisque je n’arrive pas à dormir !


* * *

-On est là. Ça va ? Vous êtes blessée ?

-N…non, je crois pas.

-Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

-Je sais pas… je me suis perdue. J’ai marché, je voulais… je voulais aller là-haut, j’ai pris des raccourcis, et puis d’un coup il n’y avait plus de chemin, je suis redescendue, j’ai cherché, mais je l’ai pas retrouvé et ça fait des heures que je tourne en rond… Alors je me suis arrêtée et j’ai appelé au secours.

-Vous êtes partie d’où ?

-Je ne sais pas ; j’ai garé ma voiture à la fin d’une route, il y avait une piste, puis un chemin…

-Vous arriviez d’où ?

-De M… j’ai pris la nationale jusqu’à S., puis j’ai tourné…

-Je vois ; vous avez traversé D. puis vous vous êtes arrêtée au bout de la route forestière au Ratiou c’est ça ? Au croisement avec le chemin des Bertons ?

-Je…je sais pas, sûrement.

-Vous avez sûrement passé la crête et vous êtes redescendue de l’autre côté sans vous en rendre compte. Il y a longtemps que vous êtes partie ?

-Depuis ce matin ; je voulais…me promener, voir la Nature, les arbres… J’ai marché pendant des heures, ça montait, ça redescendait…je n’ai plus rien retrouvé, je suis crevée…

-Vous n’êtes pas tombée ? Vous pouvez vous lever ? Marcher ?

-Me lever oui, mais marcher je ne crois pas, ça fait au moins trois heures que je marche et j’en peux plus, j’ai mal aux pieds, j’ai les jambes qui tremblent… J’ai essayé de téléphoner mais j’ai pas de réseau… Vous allez appeler les secours ?

-On devrait pouvoir se débrouiller sans eux. De toutes les façons il n’y a pas de réseau ici, c’est une zone naturelle protégée. Mais ne vous inquiétez pas. Asseyez-vous là. Ho, là. Vous avez mangé et bu quand, la dernière fois ?

-Ce matin ; enfin, cette nuit. Enfin, je sais plus trop quand.

-D’accord. Tenez, buvez. Buvez tout, il y a des sources pas loin. Vous devez être déshydratée. Il fait déjà chaud pour la saison, même à l’ombre des arbres. Et avec le ventre vide…

-Merci.

-Je n’ai rien à vous donner à manger, mais si je ne me trompe pas votre voiture n’est pas très loin ; une ou deux heures de marche. Je vais vous remettre sur le chemin et vous raccompagner un moment.

-Vous connaissez la région ?

-Assez bien… Le chemin n’est pas loin, vous êtes sûrement passée tout à côté plusieurs fois sans vous en rendre compte.

….Tenez, regardez, le voilà. Il n’y en a plus que pour deux petites heures de marche. Je vais vous accompagner. Qu’est-ce qui vous arrive ?

-Je crois que… je ne pourrai pas marcher encore deux heures. Je n’en peux plus. Vous ne voulez pas aller chercher les secours ?

-Les secours, ici, c’est moi. De toutes les façons, un hélico n’a jamais pu se poser dans les parages. Si vous ne pouvez pas marcher il faudra vous porter, faire un brancard, alors qu’on n’est vraiment pas loin…Et le temps que j’arrive à joindre quelqu’un il fera nuit ; ça vous obligerait à attendre ici toute seule jusque demain matin… Ou alors…

-Ou alors ?

-Je peux vous héberger à la maison pour la nuit, le temps de vous remettre; et demain, on ira chercher votre voiture, je vous emmènerai. J’habite sur ce versant, à une demi-heure de marche, en descente. Une demi-heure, vous vous en sentez capable ?

-Je peux essayer…mais pourquoi attendre demain ?

-J’habite une maison forestière ; on ne peut pas y venir en voiture et donc le premier véhicule –notre fourgon de service- est à une heure de chez moi, à pied ; j’habite en zone naturelle, moi aussi : pas de circulation, pas de moteurs. C’est la Nature… Ne vous inquiétez pas, j’ai de quoi vous remettre de vos émotions, vous permettre de vous reposer et, demain, le chemin vous paraîtra facile.

-Bon… d’accord… De toutes les façons je n’ai pas trop le choix…

-Faites voir… Vous chaussez du combien ?

-38.

-C’est aussi ma pointure ; tenez, mettez mes chaussures, ça devrait aller.

-Mais… et vous ?

-Je connais le chemin et ses moindres embûches; ne vous inquiétez pas. Ça ira ?

-Mais… pas mal, apparemment. Ce n’est pas très esthétique, mais plutôt confortable.

-Alors suivez-moi.

-Avec plaisir mais… pas trop vite s’il vous plaît !


* * *

5 avril


Il m’est arrivé une chose amusante, entre hier et aujourd’hui. Quelque chose qui m’a un peu changée de la routine habituelle.

J’arrivais à la fin de ma ronde, sur la pente sud, à moins d’une heure de chez moi par la crête, quand j’ai entendu une voix, ou plutôt une sorte de plainte encore lointaine ; Taïga avait déjà dressé l’oreille, évidemment, et nous avons obliqué dans la direction de ces plaintes. Car c’étaient réellement des plaintes, c’était même une voix de femme qui appelait « Au secours », ce qui est assez curieux dans cette zone où il n’y a pas de balise de promenade ni même aucune indication pour les touristes.

C’était une femme, effectivement ; enfin, une toute jeune femme et une drôle d’apparition au milieu des futaies qui n’en avaient sûrement jamais vu une comme ça : une espèce de petite nana à breloques, toute maquillée, toute attifée comme pour aller en boîte –mais qui s’était visiblement trompée de destination. Très jolie au demeurant, de type méditerranéen, un peu métissée, avec des cheveux d’un noir profond, aux mèches rebelles, de magnifiques yeux gris en amande, mais noyés dans des larmes, mêlées aux vestiges d’un maquillage outrancier, une peau mate –mais qui ne voit pas assez, certainement, la lumière du soleil- la poitrine fière, voire agressive, la taille fine et souple, légèrement cambrée, de superbes jambes bien dessinées dépassant sans fausse modestie de la très très courte mini jupe moulante… et pour finir un pied très délicat, une fois libéré de sa chaussure en skaï brillant, au talon cassé. Là dessus, une mine assez déconfite en l’occurrence, mais un minois à peine sorti de l’enfance, aux joues pleines malgré des cernes trop prononcés ; et une allure qu’on devine tout à fait capable d’une provocante insolence, avec une grosse pointe de coquetterie mutine à la limite de l’appel ouvert, des lèvres pleines, facilement entrouvertes sur un soupir suggestif ou un sourire séducteur de ses dents si blanches, bref, tout un potentiel très ravageur dont je devine qu’elle doit user et abuser, dans d’autres circonstances… Enfin tout cela je ne l’ai réellement apprécié qu’un peu plus tard, une fois que la belle a retrouvé un peu d’aplomb ; dans l’immédiat, elle était seulement désemparée, perdue, une vraie biche aux abois. Sans me laisser déconcentrer, j’ai alors négligé la biche pour m’occuper des abois.

A moitié agenouillée à côté d’une souche, en train tantôt de sangloter, tantôt d’appeler au secours, elle était visiblement paniquée. Et en effet, elle s’était perdue. Elle m’a raconté une histoire confuse, qu’elle s’était garée d’un côté, qu’elle avait voulu prendre un raccourci pour aller au sommet, qu’elle avait perdu son chemin et qu’elle ne savait plus où aller. Après quelques explications, j’ai compris à sa description approximative qu’elle avait laissé son véhicule à l’embranchement du Ratiou et j’ai pu reconstituer son itinéraire. Je lui ai proposé de la remettre sur le droit chemin, ce qu’elle a accepté d’abord, mais quand elle a compris qu’elle en avait pour deux heures de marche, elle s’est effondrée (et encore, je ne lui avais pas dit qu’à son train il valait mieux compter le double) en me disant qu’elle serait incapable de marcher encore aussi longtemps. Du coup je lui ai proposé de l’héberger à la maison, puisque j’y rentrais et que c’était plus près; le lendemain je la reconduirais à sa voiture. Elle a paru un peu surprise que je ne l’y reconduise pas le soir même, mais je lui ai expliqué que mon propre véhicule se trouvait lui-même à une heure de marche au-delà, et elle s’est pliée à l’argument. Ceci dit il a quand même fallu que je lui prête mes godillots, vu qu’elle risquait sérieusement de se tordre les chevilles, et même sur le dernier kilomètre j’ai bien cru qu’il faudrait la porter !

Le plus drôle ça a été la tête qu’elle a faite en voyant la maison ; je ne sais pas ce qu’elle imaginait, mais visiblement elle n’avait jamais mis les pieds dans une maison forestière de zone naturelle protégée, et tout l’a étonnée, l’ameublement, la décoration (un peu sommaire je le reconnais) et ne parlons pas de l’installation sanitaire… Un moment, quand elle a vu la hache pour le petit bois, j’ai presque vu remonter dans ses yeux les visions fantasmatiques des maisons de bûcherons des vieux contes, dans lesquelles il se passe des choses horribles. Ce qui doit être vrai aussi pour les films modernes d’ailleurs, et elle est bien du genre à aller jouer à se faire peur devant ce genre de films, histoire de se serrer contre le gars qui lui a payé le ciné. Bref à la tombée de la nuit visiblement elle s’est demandé un moment si elle avait bien fait de me rencontrer, mais ça n’a pas duré trop longtemps, une fois que j’ai commencé à faire chauffer la gamelle et que je lui ai servi un petit verre de rouge elle a eu l’air rassérénée. Même elle a pris dans le dortoir le lit voisin du mien, ce qui prouve que je ne lui faisais plus si peur, peut-être parce qu’elle avait apprécié ma daube ? Et elle s’est endormie comme un bébé. Ça m’a fait un peu drôle d’ailleurs.

J’espère que je n’ai pas ronflé.

Enfin bon, voilà, au matin il a même fallu que je la réveille plusieurs fois, neuf heures c’était encore trop tôt, à dix heures je l’ai menacée d’un seau d’eau froide et là, elle est sortie du lit et elle a aussi fait honneur au petit déjeuner. C’est peut-être ce qui lui a permis de tenir jusqu’à la maison des gardes où le fourgon est rangé. De là je l’ai ramenée à sa voiture, qui était bien au Ratiou comme je l’avais deviné. Une coupé sport –autre chose, ça m’aurait étonnée. La donzelle a même proposé de me payer. Ça aussi, ça m’a bien amusée. C’est une comique qui s’ignore, c’est ce que je m’étais dit dès le début. Bref, je lui ai bien indiqué la route pour repartir, et elle a décampé sans demander son reste. Au moins elle aura quelque chose à raconter à ses copains en rentrant !


* * *

5 Avril


Bon, là je change de carnet, le petit, version sac à main, est trop petit pour le truc de ouf qui vient de m’arriver.

Donc hier –j’ai du mal à croire que c’est seulement hier !- hier matin, après la sortie du Neptune et le retour j’ai eu comme un coup de tête, une vraie envie de voir la Nature, et d’un coup j’ai plaqué Fredo qui ronflait et j’ai pris la route vers les collines. Il faisait super beau, le ciel était trop bleu. J’avais sûrement les yeux un peu en étoile mais quoi, je l’ai déjà fait, de conduire en fin de nuit, ça roulait tout seul et il n’y avait personne, après la deux fois deux voies….

J’ai suivi la route un peu au hasard et j’ai roulé dans la campagne, je suis allée vers la forêt, là où on allait quand j’étais petite, enfin la forêt, celle-là ou une autre, c’est bien pareil. J’essayais de suivre la direction à peu près en regardant le sommet, les routes étaient de plus en plus petites mais c’est normal, je sais bien qu’il n’y a pas d’autoroute pour arriver en haut de la montagne et j’étais prête à marcher un peu, même j’en avais envie.

J’ai laissé la voiture à une espèce de bout de route, il y avait un chemin qui partait dans la bonne direction, vers le haut de la colline, et je me suis mise à marcher, c’était trop bien, il y avait les arbres et les oiseaux, et personne, c’était tout calme et tranquille, je me sentais bien, pas de bruits de voitures ni rien, je respirais déjà mieux.

J’ai suivi le chemin et je suis montée pendant un bon moment, ça a commencé à me fatiguer et j’avais soif, mais j’ai continué. J’ai passé deux ou trois croisements de chemins, à chaque fois je prenais le plus direct pour arriver plus vite là-haut ; à vrai dire je commençais à en avoir un peu marre, j’étais pressée de finir mais ça n’arrivait pas, une ou deux fois j’ai pris des raccourcis, et pour finir le chemin a disparu ; je suis redescendue pour le retrouver mais il n’y était plus, je reconnaissais pas l’endroit, là-dedans, tout se ressemble... Après j’ai essayé la fonction GPS sur mon smartphone mais ça n’a rien donné, j’étais perdue, plus de réseau, plus rien.

J’ai cherché encore, et puis je me suis mise à paniquer, et comme ça faisait des heures que je marchais je n’en pouvais plus, je me suis arrêtée et je me suis mise à appeler au secours.

J’ai dû appeler pendant encore une heure au moins, mais personne ne répondait ; je ne pouvais plus bouger, j’avais super mal aux jambes et aux pieds, j’avais pété un talon en plus et j’avais soif, j’étais à la limite de me laisser mourir là tellement j’étais à bout de forces et désespérée.

Et puis à un moment, miracle, j’ai entendu un aboiement et comme des bruits de feuilles et juste après il y a quelqu’un qui est arrivé, avec un chien énorme qui s’est approché de moi et qui est venu me renifler.

D’un coup j’ai eu encore plus peur de me retrouver là loin de tout avec ce gros chien et cet inconnu, j’ai pensé que ça pouvait être un détraqué, un malade, et que j’allais me faire violer puis dépecer et que personne n’en saurait jamais rien et qu’on ne retrouverait jamais mon corps.

Après la personne m’a parlé et d’un coup je me suis sentie mieux car c’était une voix de femme, ça m’a rassurée.

Ceci dit c’était une drôle de femme, une espèce de « femme des bois », je me demande comment on peut se laisser aller à ce point ; mis à part la voix on aurait dit un mec, elle avait de gros brodequins militaires et une espèce d’uniforme avec un pantalon de treillis, une grosse ceinture, un pull avec la rayure horizontale sur la poitrine comme les gendarmes, et puis une casquette, un sac à dos et même une arme, une carabine, genre.

Mais bon elle était plutôt sympa et elle a retrouvé le chemin, elle avait l’air de bien connaître le coin; sauf qu’on était trop loin de ma voiture, alors elle m’a proposé d’aller à sa maison forestière qui n’était plus trop loin, de passer la nuit là parce qu’on ne pouvait pas marcher dans le noir ( j’étais plus en état de marcher, dans le noir ou pas), et de me ramener le lendemain à ma voiture.

Ça ne m’arrangeait pas trop, je pensais à toutes les personnes qui devaient commencer à s’inquiéter de ma disparition, mais je ne pouvais plus faire autrement, déjà, je n’étais même pas sûre d’arriver jusque chez elle tellement j’avais mal aux pieds ; et puis une fois chez elle je pourrais téléphoner et prévenir ceux qui s’inquiétaient.

Du coup elle m’a prêté ses chaussures pour que je puisse marcher. Ça m’a fait tout drôle, pas tellement ses grosses chaussettes, mais comme je me suis sentie bien là-dedans, c’était tiède et enveloppant, je me sentais maintenue et si je n’avais pas été à ce point morte de fatigue j’aurais pu aller au bout du monde avec des chaussures comme ça. J’ai essayé de reconnaître la marque mais elles étaient trop usées et de toutes les façons c’est une marque que je ne connais pas.

Elle a mis mes Vanz dans son sac à dos et on est reparties ; la fatigue m’a reprise vers le bout du chemin, j’ai vu le moment où elle allait devoir me porter, mais heureusement, on arrivait.

Alors là, la maison, si ça avait pas été aussi angoissant ça aurait été presque drôle, je me demande comment on peut vivre comme ça.

Une maison toute en bois avec seulement deux pièces et les toilettes à vingt mètres dans les bois, pas d’électricité ni d’eau courante et, ce qui m’a accablée tout de suite, pas de téléphone, ni internet, ni réseau, ni rien. Juste un chemin pour arriver et un autre pour repartir, et sa voiture à une heure de marche encore.

Là j’ai encore eu un moment de panique, parce que je me demandais où j’étais arrivée. Je ne pensais pas qu’il y avait encore des gens qui vivaient comme ça, au 21ème siècle. Et en plus, comme elle me l’a expliqué, c’est elle qui l’a voulu ! En fait chez elle c’est une ancienne maison forestière, qui date d’avant l’invention de l’automobile (j’y crois pas !) ; elle sert d’abri aux gardes -comme elle, sauf qu’elle elle y vit toute l’année- quand ils sont « en opération ». C’est pour ça que sa chambre est un dortoir en fait, avec six lits superposés, pour y dormir, comme elle dit « en patrouille ». Il y a une autre maison de gardes, plus récente, plus grande et mieux équipée, au bout du sentier, sur la piste forestière qu’elle appelle « du versant sud» , à une heure de marche, avec l’électricité et le téléphone, et c’est là qu’elle a son véhicule; mais pour venir chez elle, c’est possible seulement à pied : il n’y a pas de piste carrossable, juste un sentier piéton.

Et elle, elle a choisi de vivre là, alors qu’elle pourrait très bien habiter l’autre maison, ou même au village, ou en ville ! Mais non ; il paraît qu’elle s’est « entendue » avec l’administration pour habiter sur place. Bien sûr, ça lui économise le loyer, mais clairement, ce n’est pas pour ça ; elle aurait pu habiter l’autre maison sans payer de loyer non plus; sauf qu’elle a préféré la cabane en bois au milieu de rien… Visiblement, c’est une sauvage, et plus elle est loin de tout, mieux elle se porte. Voilà, c’est vraiment pas de chance, la seule fois de ma vie où je vais me promener dans la forêt, découvrir la Nature en vrai, il faut que je tombe sur une fondamentaliste, une écolo extrémiste…

Elle prétend qu’au moins, comme elle est sur place, ça lui évite les bouchons pour aller au boulot ; tu m’étonnes… Et elle me dit aussi, en rigolant, que le seul risque ici, c’est de rencontrer un sanglier en allant aux toilettes. Mais là je devine qu’elle en rajoute, histoire de se foutre de moi. Quoique… Je suis sûre que cette forêt est blindée de bêtes sauvages.

Tant qu’il fait jour ça va à peu près, elle me montre comment me débarbouiller (et je suis horriblement sale) avec un système de baquets, de seaux et de l’eau tiède qu’elle a préparée et posée dans une espèce d’appentis. Je me débrouille très mal mais au moins je suis à peu près propre ; elle a un gros savon de Marseille qui doit avoir au moins un siècle, car je crois qu’on n’en fabrique plus de nos jours des comme ça… Une fois que j’ai fini c’est son tour et pendant ce temps je m’installe sur un banc au dehors pour regarder le crépuscule ; le silence environnant est impressionnant, il y a des années que je n’en ai pas entendu un pareil, ça me fait bizarre.

Quand la nuit tombe pour de bon l’angoisse me reprend, j’ai l’impression que la forêt se referme sur nous, il y a un vent froid tout à coup, les feuilles qui bougent en haut des arbres, les oiseaux ne chantent plus, sauf les hiboux plus loin ; j’ai un grand frisson qui me descend le long du dos. Je pense que je n’arriverai jamais à dormir dans cet endroit ; il y a trop de silence, et on entend que de petits bruits bizarres, comme des cris d’animaux ou même de gens…

Heureusement c’est le moment où on mange et finalement je me rends compte que cette maison est quand même accueillante. Elle sent le feu de bois, ça me rappelle la maison de ma grand-mère dans l’arrière-pays. Et puis le repas est même plutôt bon; après, je me sens un peu mieux, peut-être aussi parce que j’ai bu un verre de rouge. C’est la première fois de ma vie que je passe une soirée éclairée à la lampe à pétrole et j’ai du mal à croire qu’il y a moins de 24 heures j’étais dans la lumière noire de la grande salle du Neptune avec la musique à fond. Ici, il n’y a même pas la télé ; il y a une guitare dans un coin, et une caisse de livres, par contre, de gros bouquins de littérature, y compris américaine, dans un décor pareil, c’est un peu surréaliste.

Elle est quand même spéciale, cette femme. Quand on est arrivées elle a accroché son fusil, bien soigneusement à un endroit visiblement réservé dans un placard ; elle a donné à boire à son chien et à manger au chat qui se frottait à elle, comme tous les chats. C’est peut-être d’ailleurs cette espèce de normalité, dans un décor aussi inhabituel, qui a commencé à me rassurer. Puis elle a posé son sac, sa veste, et elle a enlevé sa casquette et là, tous ses cheveux blonds sont retombés sur sa nuque et je me suis rendue compte que finalement elle serait presque jolie, si elle prenait un peu soin d’elle. Elle a de beaux yeux verts, la peau bronzée, hâlée, ce qui est rare pour une blonde, son corps est bien moulé, presque athlétique. Mais à côté de ça, elle a les mains toutes abîmées, calleuses, avec les ongles dans un état lamentable ; aucun bijou, aucun maquillage, habillée comme un sac bien sûr, et des manières un peu rudes, qui contrastent avec ses paroles.

Parce qu’elle est très gentille –heureusement. Une ou deux fois je l’ai sentie vaguement moqueuse, mais elle s’est retenue, elle a dû sentir que je n’étais vraiment pas à mon aise. En buvant le rouge, elle m’a expliqué comment elle vivait, un peu comme si elle voulait me tranquilliser, me montrer que, contre toute attente, elle est « comme tout le monde »; elle descend « en ville » -en fait, au village le plus proche- tous les vendredis, pour faire ses courses et ses rapports au maire et à ses supérieurs. Elle passe par la maison des gardes sur la piste où elle prend un véhicule « de fonction » et recharge quelques batteries. Elle envoie ses documents et elle reçoit ses ordres par la connexion de la mairie –mais, au besoin, il y a aussi un talkie-walkie- et elle passe changer ses livres à la bibliothèque municipale. Avec toutes ces petites habitudes, elle parle de routine, elle se définit en riant comme une « vraie fonctionnaire ». Moi, les « vrais fonctionnaires », je ne les vois pas vraiment comme ça, dans une cabane en bois au fond de la forêt, enfin, bon…

De temps en temps, une équipe débarque chez elle pour une opération spéciale, et elle partage le dortoir. Et le reste du temps elle est là toute seule ; elle fait ce qu’elle appelle ses « rondes », ses « tournées » tous les jours, quelquefois des excursions ou expéditions plus lointaines où elle campe –elle dit qu’elle «bivouaque». Elle est responsable d’une certaine superficie de « zone naturelle protégée » qu’elle m’a montrée sur la carte, dans laquelle elle recense les espèces d’arbres, d’animaux, elle repère les problèmes qui peuvent se poser, elle entretient certains chemins et elle met des contraventions aux braconniers. Il paraît que c’est ça qui lui pose le plus de problèmes et que c’est surtout à cause d’eux qu’elle a un chien et un fusil…

Au fur et à mesure qu’elle parlait, j’ai commencé à me sentir bien ensuquée, un peu de la nuit blanche de la veille, un peu des émotions de la journée, et le verre de rouge par dessus, alors elle m’a dit que je pouvais dormir soit dans le dortoir, mais il fallait partager avec elle bien sûr, soit sur la banquette de la « salle commune », si je n’avais pas l’habitude de partager une chambre. En vérité je n’ai pas l’habitude de partager quoi que ce soit, encore moins un dortoir de maison forestière, mais rien que l’idée de dormir seule dans ces circonstances, avec pour seul bruit de fond celui des arbres et des animaux nocturnes me terrorisait, et j’ai donc opté pour le dortoir.

Contrairement à ce que je pensais, je me suis quasiment écroulée dans ce lit aux draps un peu rêches, mais qui sentaient bon le propre, et je me suis endormie comme ça ne m’est pas arrivé depuis que j’ai passé l’âge de dix ans.

Vers les six heures du matin si j’en crois mon portable, je suis réveillée par un vrai bordel de chants d’oiseaux au dehors ; ma voisine dort avec un petit ronflement paisible. Je suis à la fois furax après les oiseaux, et je me sens super bien, très sereine et reposée. Ça faisait des années que je n’avais pas aussi bien dormi. A travers les fentes du bois des volets je devine le jour qui se lève et je me rends compte que je n’ai plus aucune angoisse de me sentir là, dans une maison perdue au milieu de la forêt. Mais quand même, six heures c’est révoltant, c’est l’heure où je me couche d’habitude, et encore, quand on a abrégé l’after. Alors je grogne et je mets ma tête sous l’oreiller.

C’est la menace d’un seau d’eau froide qui me tire du lit, à dix heures. J’ai un peu honte de l’avouer, mais au p’tit déj je dévore comme je bâfrais chez ma grand-mère ; je retrouve les goûts d’alors, le pain noir, le beurre tout mou, la confiture maison ; forcément, c’est des framboises de la forêt…

Après, tout se passe comme prévu. On marche jusqu’à la maison des gardes ; elle m’a prêté ses chaussures encore une fois, et du coup elle a mis des bottes, ce qui accentue son air un peu militaire, surtout que ses cheveux sont de nouveau cachés sous la casquette et qu’elle a repris son fusil et son gros sac. Mais après l’avoir vue en tenue d’intérieur, avec ses boucles dorées sur les épaules et le chat qui se frottait à ses jambes, je ne me laisse plus impressionner, je sais que c’est quelqu’un de vraiment gentil, en vérité, sauf peut-être pour les braconniers. Une femme un peu bizarre, bien sûr, vu qu’elle a décidé, en connaissance de cause, d’aller vivre toute seule au milieu de la forêt. Mais après tout, chacun son truc, et ce qui m’a choqué hier je le comprends bien mieux aujourd’hui. Ou plutôt, je crois que ça m’intrigue ; j’aimerais bien en discuter avec elle, la connaître un peu mieux même. Mais qui je suis pour lui poser des questions ? Elle m’a sauvé la vie, en toute simplicité, comme une évidence, et puis c’est tout. Elle doit me prendre pour une fille des villes un peu inconsciente, une bonnasse de discothèque, et elle n’a pas complètement tort d’ailleurs…

Quand on arrive à ma voiture, je suis presque triste de devoir la quitter ; déjà que c’était dur de lui rendre ses chaussures ! Je ne sais pas trop comment la remercier de m’avoir tiré d’un si mauvais pas ; je me doute bien qu’elle ne voudra pas d’argent, mais c’est tout ce que je trouve à lui proposer. Evidemment, elle refuse ; mais elle a une idée derrière la tête. Les bras m’en tombent ; ce matin, pendant que je dormais encore, elle a préparé une liste de bouquins « qui manquent à la bibliothèque municipale de D. » -la plus proche; puisque moi je vais en ville, si j’ai l’occasion de lui en trouver un ou deux, je pourrais peut-être les lui envoyer par la poste, à la maison des gardes… ?

Ça, c’est la meilleure !

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MessageSujet: Re: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 21:01

14 Avril

Finalement ce n’est pas si simple ; j’ai découvert quelque chose qui s’est vite mis à me manquer.

Je ne m’en rendais pas du tout compte en rentrant ; j’ai cru que j’allais reprendre une vie normale et que tout serait oublié dans les deux jours, mais ça ne s’est pas passé comme ça.

D’abord dès que j’ai retrouvé du réseau j’ai appelé les parents, les copines, les copains, j’y ai presque épuisé mon forfait et je me suis rendue compte que personne ne s’était inquiété, en fait, c’était à peine s’ils avaient remarqué que je n’étais pas là ! Et quand j’ai voulu raconter mon histoire, tout le monde s’en foutait, au mieux on me posait 2-3 questions pour faire comme si, mais plus souvent, les copains finissaient par se foutre de ma gueule. Ce n’était pas méchant, mais je l’ai mal pris ; quant à Fredo, il m’en voulait de lui avoir faussé compagnie au matin, il a cru que je le menais en bateau, on s’est engueulé et on a rompu direct, par téléphone –pas une grande perte, ça couvait depuis un moment…

Et puis quand je suis rentrée chez moi, j’ai allumé la télé, l’ordinateur, je me suis connectée sur Skype et j’ai regardé mes comptes Facebook et autres, j’avais plein de messages à gérer, plein de soi-disant nouveautés, mais brutalement ça m’a paru complètement nul, je ne sais pas comment l’expliquer, sans intérêt, vide. C’étaient toujours les mêmes histoires, les blagues débiles, les rumeurs et les plans teufs où on allait voir les mêmes têtes et finir, comme toujours, bourrés et défoncés au petit matin…

Alors j’ai répondu à personne et j’ai tout éteint, l’ordi, la télé, le portable. Brutalement je me suis sentie seule, et oppressée ; j’entendais les motos au dehors, et je devinais toute la vie humaine qui m’environnait, les gens qui parlaient, les télés qui braillaient, les autoradios avec les caissons de basses, comme si tout fourmillait autour de moi et menaçait de m’envahir, de m’étouffer presque…

Je me suis dit que c’était à cause du contraste avec le calme de la forêt et que la fatigue et les émotions me rendaient trop sensible ; du coup j’ai pris un petit cachet blanc et j’ai sombré, comme d’hab.

J’ai passé les jours suivants un peu en zombie, à faire en mode automatique ce que j’avais toujours fait, des études qui ne m’intéressent pas, du shopping en ville, et des sorties avec les copains-copines aux terrasses, des soirées arrosées et prolongées ; mais le cœur n’y était pas, c’était un peu comme si j’avais un coin de forêt dans la tête et qu’il me manquait au milieu des lumières et du bruit.

Et puis ce matin –enfin, le matin pour moi, il devait être deux heures de l’après-midi- je suis passée devant un magasin où je n’étais jamais allée avant, faut dire que j’avais rien à y faire… une boutique d’articles de sport de plein air, chasse, pêche, nature, etc.… et là j’ai vu des chaussures de marche qui, brutalement, m’ont fait envie. Le souvenir de comme c’était trop bien quand j’avais mis celles de Sylvie m’est revenu, et du coup je suis entrée dans le magasin et j’ai acheté les chaussures sans réfléchir.

Je n’ai pas osé les garder aux pieds en ville, mais ce n’est pas l’envie qui m’en manquait…

D’un coup j’ai compris que, inconsciemment, j’avais envie de retourner dans la forêt, depuis l’instant précis où j’en étais partie. Même, j’ai tout de suite su comment m’y prendre, comme si j’y avais déjà réfléchi sans m’en rendre compte : je n’aurai qu’à attendre à la maison des gardes un vendredi, et je retrouverai forcément Sylvie, et elle m’emmènera à sa maison forestière, et elle me parlera de la forêt.

Du coup maintenant je me sens beaucoup plus tranquille; il ne me reste plus qu’à aller en ville acheter les livres. J’irai demain, ce sera une autre sorte de shopping, ça aussi, ça va me changer !

* * *

-Ah tiens, bonjour ! Qu’est-ce que vous faites-là ? Je ne pensais plus vous revoir, après votre mésaventure de l’autre jour…Vous voulez retenter l’excursion au sommet ?

-Oh non, pas vraiment ; enfin… si, peut-être ! Mais pas comme la fofolle que j’ai été. En fait, je suis venue vous apporter vos livres.

-Mes livres ? C’est vraiment très gentil, mais il ne fallait pas vous déranger… Vous pouviez les envoyer par la poste, le facteur vient jusqu’ici… Oh, vous avez trouvé celui-ci, bravo, j’espère que vous ne vous êtes pas donné trop de mal, c’est vraiment…

-En fait, j’avais un peu envie de revenir vous rendre visite, et c’était l’occasion de ne pas avoir les mains vides… Mais je n’étais pas sûre de retrouver le chemin entre ici et chez vous ; je ne serais pas très fière de me perdre une deuxième fois, vous voyez… Alors voilà, je vous ai attendue ici, puisqu’on est vendredi.

-C’est une bonne idée ; vous pourrez profiter de mes provisions toutes neuves; et je vois que vous avez prévu, cette fois, des chaussures adaptées !

-En général j’évite de refaire les mêmes erreurs…

-Il nous reste à peu près deux heures de jour, il vaut mieux y aller tout de suite, ça vous permettra de mieux repérer le chemin. D’ailleurs, passez devant, ce sera un bon exercice.

-Vous êtes sûre que je ne dérangerai pas trop vos projets, ni votre solitude ? Je ne voudrais pas m’imposer…

-C’est le week-end, non ? Le week-end c’est fait pour recevoir des visites, ou pour en faire. Par contre, si vous êtes vraiment décidée à passer un moment ici, il va falloir qu’on se décide à se tutoyer, non ? Ce serait plus simple…

-Ça me va bien. Volontiers !

-Alors… En route ! Passe devant !

* * *

-Bon, bin voilà ; c’était vraiment sympa, mais il va falloir que je reparte sans trop traîner, si je veux éviter les bouchons de retour de week-end…

-Les retours de week-ends ? Ça me paraît très loin tout, ça…

- Mais vraiment, ça ne te manque pas ? Tu ne descends jamais en ville ? Je veux dire, la vraie ville, pas la supérette du village…

-Ça m’arrive, quand je ne peux pas faire autrement. Mais si maintenant j’ai quelqu’un qui m’apporte de bons livres, je n’en ai plus aucun besoin… Non, je plaisante. Mais c’est vrai que la ville, pour moi c’est quelque chose de presque douloureux. Trop de bruit, de lumières, de gens, de mouvement partout… Ça me déboussole, j’y perds mes repères.

-Comme moi ici !

-Oh, il me semble que tu commences à bien te repérer, déjà…

-J’ai eu droit à une formation intensive ! Mais ne me flatte pas, elle est loin d’être complète…

-Si tu veux la compléter, reviens quand tu veux, tu es la bienvenue.

-C’est vrai ? Ça me fait vraiment plaisir. J’avais peur de déranger… En fait, j’ai hésité à revenir. Tu avais l’air tellement tranquille, là, toute seule…

-C’est vrai que je suis bien là, tranquille, toute seule; mais tu ne m’as pas dérangée du tout. C’est bien aussi, de partager. Ça permet d’apprécier doublement : pour soi, et pour l’autre, ou par l’autre…Il y a des choses que je vois tellement tous les jours que je ne pensais presque plus à les apprécier ; alors c’est bien, un regard neuf…


* * *

22 Avril


La petite nana de l’autre fois est revenue.

S’il y avait une visite à laquelle je ne m’attendais pas, c’était bien la sienne. Je l’avais vue toute endolorie par ses ampoules, éberluée de passer une nuit dans la forêt, toute paniquée des plaisanteries fantomatiques des chouettes, et j’étais convaincue qu’elle serait à jamais dégoûtée de la Nature, comme elle disait, avec un grand N. Il faut croire que finalement ça correspondait à une aspiration sincère, puisque malgré tout, donc, elle est revenue.

Il existe donc encore des personnes imprévisibles et là, en l’occurrence, ça a été une surprise agréable. J’étais bien contente de revoir cette frimousse encore enfantine, tellement pleine d’insolence et d’assurance pourtant. Ça m’a un peu trop réjoui d’ailleurs, il faut que je veille à ne pas m’attendrir.

Elle est restée deux journées et deux nuits, pour la fin de semaine en somme; alors, puisqu’elle était venue pour ça, j’ai essayé de bien faire les choses, de lui expliquer un peu cette vie qui lui paraît si étrange, de lui faire mieux comprendre la forêt, sa végétation, ses ombres, ses lumières, ses bêtes avec leurs petites manies… je lui ai appris à interpréter une carte détaillée, à se repérer, à sentir la proximité de l’eau qui court, à flairer la présence d’une source… je lui ai expliqué comment reconnaître quelques essences végétales, les chansons diurnes et nocturnes de la vie animale, la trace de certaines bêtes ; je lui ai montré les places de terre un peu tassée où dorment et se frottent les portées, serrées les unes contre les autres pour se tenir chaud. Je l’ai vue émerveillée par la course effarouchée et altière à la fois d‘une biche qu’on avait débusquée, sans vraiment le vouloir, et qui a traversé notre route en bondissant…

C’est la première fois que j’ai l’occasion de faire partager mes connaissances, mais aussi ma passion, et cette expérience de transmission me touche particulièrement. Il faut dire aussi que Val est une élève idéale : attentive, confiante, docile, mais aussi pleine de vivacité, de curiosité ; et c’est d’autant plus appréciable que c’est en opposition totale avec sa vie quotidienne, ses habitudes comportementales, ses relations sociales, toute sa façon d’être, de se déplacer, de communiquer. De temps en temps d’ailleurs, sa nature ressurgit, elle a une réaction complètement décalée, quasi inconsciente, elle se met à rire de façon incompréhensible ou brutalement recommence à chercher presque compulsivement à consulter sa messagerie -qui ne fonctionne évidemment pas, faute de connexion-, ou bien elle se recoiffe et se remaquille à peine levée, même à l’aube, à la lueur de la lampe tempête, et essaie d’assortir les couleurs de sa tenue de marche…

A son arrivée, en installant ses affaires sur sa couchette- la même couchette voisine de la mienne qu’elle avait choisie la première fois- elle a déballé quelques babioles inutiles et notamment de quoi écouter de la musique, cette technologie moderne qu’on se met dans les oreilles, comme en utilisent souvent les personnes qui courent pour entretenir leur forme, en ville –ce qui me paraît une triple absurdité, mais passons; puis elle m’a regardée en biais, et elle a tout rangé. J’ai compris qu’en fait elle vit en permanence avec de la musique, des paroles, des discussions de toutes sortes, surtout superflues, bref une ambiance sonore constante pour ne pas dire envahissante ; et par conséquent elle n’a aucune pratique des atmosphères naturelles et silencieuses, qui l’angoissent. C’est pourquoi sans doute, ayant grand peine à s’y habituer, à les supporter, elle parle sans interruption, ou presque.

Cela fait qu’elle est extrêmement bavarde, à la limite de la frivolité ; cette superficialité insistante m’a un peu étourdie au début, d’autant plus que dès la première soirée on a bu entièrement la bouteille de bordeaux qui aurait dû me tenir toute la semaine. On a même goûté la gnôle de la ferme Blanchin, la bouteille qu’on m’y avait donnée quand j’avais ramené la génisse échappée. Je lui ai joué un peu de guitare aussi, histoire de l’apaiser en la berçant de sonorités (presque !) familières…Ensuite on a bavardé comme des gamines, couchées dans l’obscurité de la chambre, et, comme la première fois aussi, elle s’est endormie brutalement, presque sans finir sa phrase.

Comme je la sentais prête, je l’ai emmenée sur la crête supérieure puis en haut de la colline, ou la petite montagne, c’est juste entre les deux, là où elle avait cherché à aller, le première fois qu’elle était venue, seule ; ce n’est pas une grosse balade, mais pour elle c’était déjà pas mal, et elle s’est montrée vaillante ; j’ai bien vu sur la fin qu’elle soupirait un peu, et que ses chaussures neuves la faisaient souffrir, mais elle n’a rien dit. Même, elle a su apprécier la vue sans parler, au moins une demi-minute, dans la brise tiède et silencieuse, la lumière intense, face à la mer lointaine, nappe brillante et infinie, au bout de la marée végétale, verte et ocre. C’est à peine si on voyait les villes de la côte, petites constructions blanches insignifiantes. Oui, ça valait la peine de venir là ensemble, et c’était aussi l’opinion des deux corneilles qui tournoyaient lentement au dessus de nos têtes…

C’est la première fois que j’ai envie que quelqu’un revienne me voir ; cette donzelle de la ville, avec ses boucles d’oreilles clinquantes, ses fringues moulantes et ses jolies jambes, est en train de remettre en question, sans le vouloir, sans même s’en rendre compte, ma décision de solitude. J’avais oublié que la compagnie humaine pouvait parfois être aussi agréable…

Elle reviendra certainement : elle m’a laissé ses chaussures.

* * *
22 Avril


J’ai passé un super week-end.

Sur la route, j’ai douté, j’ai eu peur de déranger. Je tripotais les livres, qui étaient là comme un prétexte, et un peu une garantie aussi. Jusqu’à la dernière minute, j’ai hésité à faire demi-tour ; et si elle m’envoyait balader ? C’est vrai que je n’avais pas dû lui faire très bonne impression…

En plus j’avais bien compris que ce qu’elle aimait par dessus tout, si elle était allée vivre là, c’était la solitude… Et moi je n’ai pas l’habitude de m’incruster, c’est même complètement contraire à ma fierté naturelle. Du coup j’ai quand même pas mal hésité; mais l’envie était trop forte, alors je suis allée jusqu’au bout et je ne le regrette pas.

J’ai bien fait finalement : j’ai été super bien accueillie, et j’ai passé un week-end vraiment trop bien.

Sylvie est une femme géniale, qui maîtrise son truc à fond, et qui sait le faire passer. Elle connaît tout des animaux, de leurs habitudes, leurs traces, leur cri ou leur chant, et presque des fois on dirait qu’elle les repère à l’odeur; pareil pour les arbres, les plantes, et la géographie. Je suis sûre qu’elle connaît les cartes par cœur. Quand elle marche, on dirait qu’elle ne pose jamais son pied au hasard, et en même temps elle est attentive à tout : le moindre bruit, le moindre changement de lumière, elle sait toujours, sans regarder sa montre, combien de temps il reste avant la nuit, où sont les ruisseaux et les sources, quelle est la qualité de l’eau en fonction du type de sol, quels animaux on va croiser dans un coin précis, et pourquoi… Et elle a réponse à toutes les questions qu’on peut lui poser par rapport à la forêt, parce que tout s’explique, tout a une raison, et forcément Sylvie la connaît. Alors marcher avec elle en forêt, c’est un presque à la fois un conte de fées plus un livre ouvert avec un audio-guide interactif…

En plus elle est facile à vivre ; elle est calme et à l’écoute, de moi comme de tout ce qui l’entoure. Dans sa manière de m’accueillir, j’ai retrouvé la délicatesse que j’avais déjà ressentie la première fois, les petites attentions comme l’eau tiède pour la toilette ou le choix du lit. Elle m’a même donné une lampe de poche pour que je puisse aller aux toilettes « sans rencontrer de sanglier »… Elle joue bien de la guitare aussi, ça m’apaise, c’est des trucs bizarres, un type d’il y a 50 ans dont le nom ne s’invente pas, on dirait que c’est fait pour Sylvie : le Forestier ! Trop marrant. Mais c’est pas mal en fait, c’est doux. Le premier soir, comme j’étais vaguement intimidée, j’ai un peu appuyé sur la bouteille, et on a rigolé comme des gamines… Mais le deuxième soir elle m’a emmenée assister au lever de lune, dans une clairière, pas très loin, et là, c’était carrément magique…

Il y a quand même des trucs qui m’intriguent. J’ai bien compris qu’elle avait choisi de vivre là, et qu’elle avait négocié pour ça avec sa hiérarchie que ça arrangeait bien, en fait, qu’il y ait quelqu’un sur place ; mais j’ai l’impression qu’il y a autre chose que son amour de la nature. Un peu comme si, en plus de son désir de faire corps avec la forêt, il y avait aussi une fuite, un rejet du monde, ou un truc comme un drame sentimental, mais je ne la connais pas encore assez pour aborder le sujet. Du coup ça me chiffonne un peu.

Je veux dire qu’il ne me paraît pas vraiment normal qu’une femme comme elle vive seule, sans mari, sans enfants, et apparemment sans amis même, alors qu’elle a tout pour plaire. Elle a quasiment une vie d’ermite, comme si elle avait décidé de vivre définitivement hors du monde, alors que c’est quelqu’un de tout à fait capable de plaire, aussi bien physiquement qu’intellectuellement. C’est presque comme si c’était religieux. Elle ne rejette pas un monde inconnu ou qui lui ferait peur, au contraire, elle a choisi en connaissance de cause ; elle vit à part genre « parce qu’elle le vaut bien » avec ses propres valeurs, créées après mûre réflexion et qui s’opposent à la plupart des valeurs attendues chez une femme de notre époque. C’est ça qui me perturbe.

Ce qui m’a le plus marqué c’est son rapport à son corps ; bien sûr elle n’a pas besoin, dans sa situation, d’une garde robe super fournie ni même de bijoux ou de maquillage. Rationnellement, ça se justifie, même si j’en connais plus d’une, et moi la première, à qui ça manquerait malgré tout, et qui passerait des heures à se pomponner même là, dans la maison forestière. Mais chez Sylvie il y a autre chose que je ne cerne pas trop, ça va plus loin que la simple rationalité. J’ai déjà parlé de ses mains, dont elle ne s’occupe pas du tout ; c’est pareil pour ses cheveux, il y a des années qu’elle n’est pas allée chez le coiffeur, apparemment, d’après elle, ils se «régulent » tout seuls, ce qui ne les empêche pas d’être vraiment très beaux. Et en plus de ça, elle ne s’épile même pas et ça aussi, c’est une forme de rejet des codes. L’autre matin, je l’ai vue en tenue légère –sans son uniforme…- et c’est comme ça que je l’ai constaté. C’était l’aube –elle se lève très tôt-, elle croyait sans doute que je dormais et elle est allée accrocher des vêtements, qu’elle venait de laver, au soleil de l’espèce de petite cour, ou clairière, qui se trouve devant la porte de la maison. Elle baignait dans une lumière magnifique et je n’ai pu détacher mon regard. Elle était pieds nus, comme elle aime le faire dans la maison et dès qu’elle n’a pas de marche importante à faire, elle portait un pantalon de survêtement et une espèce de tee-shirt un peu moulant, sans manches, qui dégageait ses épaules. Ses mouvements étaient paisibles et souples, lents comme si elle appréciait chacun d’eux, en cet instant de sérénité ; quant à moi, qui ai pris l’habitude de juger du physique d’autrui (et plus particulièrement de celui des filles qui, en boîte, viennent se frotter à mes copains, mais passons), j’ai remarqué le ventre plat, la poitrine bien formée, parfaite, avec une belle tenue malgré l’absence évidente de soutif, les bras et les épaules d’une musculature ronde et régulière. Et là, justement, elle a levé les bras et je n’ai pu retenir un mouvement de surprise, quand la lumière du soleil a révélé des poils sous ses aisselles… ce n’était pas laid, il ne s’agissait que de quelques poils pas nombreux, et qui avaient même l’air doux et fins, mais brusquement, par ce détail inattendu, j’ai pris conscience de son rejet absolu de tout code esthétique, aux frontières de l’asocialité –qu’elle assume du reste complètement. C’était rien, juste un détail révélateur, un truc complètement incongru au milieu d’une scène presque cinématographique. Et si ça m’a fait bizarre, c’est aussi parce que j’ai pensé que tous mes copains, sans exception, l’auraient trouvée très jolie, même attirante, jusqu’au moment où elle aurait levé les bras ; c’est quand même con, et je suis sûre qu’elle le sait, et que pourtant ça ne l’empêche pas de persister.

En même temps qu’une prise de conscience d’une certaine animalité de son corps, ça m’a aussi renvoyée face à mes propres critères esthétiques et, dans un certain sens, ça m’a troublé. En fait, sa manière d’être m’oblige à la regarder autrement. Avec les copines et les filles en général, j’ai l’habitude de repérer vite fait, de scanner –un regard vertical et c’est fait- tout ce qu’elles portent, la marque, le modèle, la mode, l’inventivité, si ça va bien avec le reste, le maquillage, les chaussures, la couleur des yeux, tout ça. Avec les filles que je ne connais pas, et encore plus les pétasses vulgaires, je suis souvent assez critique, d’ailleurs on rigole bien du coup quand on mate, avec Jenny particulièrement, elle a une vraie langue de pute, et moi je me défends pas mal. Bon, avec les copines j’essaie d’être un peu moins directe et plus positive, je veux dire que par principe je donne dans le compliment, déjà, mais que si elles me demandent conseil –et que c’est vraiment de bonnes copines- je vais essayer de les aider à ressembler à quelque chose. Bref, je m’intéresse.

Mais avec Sylvie, ce n’est pas possible, d’abord parce qu’elle s’intéresse pas, et en plus parce que c’est toujours pareil et qu’en fait, il n’y a rien à s’intéresser. J’ai déjà vu ce genre d’attitude, mais c’était toujours chez des boudins, alors qu’elle, c’est pas le cas ; elle s’habille pas pour cacher, mais pas pour montrer non plus, elle s’habille parce qu’il le faut, c’est tout –et maintenant que j’y pense, elle est du genre à se dire qu’il le faut pas tout le temps et elle doit bien être capable de se balader à poil dans la forêt, comme ses copains les animaux… Faudra que je lui demande. Enfin bref, du coup je suis obligée de regarder au-delà, de m’intéresser à son corps au lieu de m’intéresser à ses fringues, et je me rends compte qu’on peut être très jolie avec pas grand chose ; ça aussi, c’est nouveau pour moi et ça me déroute un peu quand même.

C’est un peu comme si elle m’obligeait à regarder au-delà des apparences, là où je n’ai pas l’habitude, là où mes critères ne fonctionnent pas. Donc là, au lieu de me dire qu’elle a une jolie robe, ce qui n’est pas possible vu qu’elle n’a pas de robe, ni aucun vêtement « joli », je ne peux que constater que c’est son corps qui est « joli », et ça me fait bizarre.

En tout cas elle m’a dit que je pouvais revenir, et je pense que je vais le faire souvent, parce que ça me fait tellement de bien, d’être là, tranquille…

En fait, je n’ai même pas trop envie de rentrer ; mais bon, faut être raisonnable. Ça va passer ! Je ne peux pas passer ma vie dans la forêt !!

Remarque, j’en connais qui le font…

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YulVolk
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MessageSujet: Re: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 21:03

3 Mai


Je suis vraiment larguée, je sais plus ce que je fais, et le pire, c’est que jamais je perds la tête complètement, donc je me souviens toujours, au moins, à peu près.

Bon d’accord si je voulais résumer le week-end je m’y perdrais sûrement dans l’ordre chronologique, mais aussi, c’est la faute au week-end, il était trop long avec le pont du 1er mai, et c’est parti en live avant le 3° jour…

Avec Bastien, Jenny et des copains on est parti pour l’Espagne, à deux voitures ; là-bas Bastien a un copain qui avait une maison, enfin la maison de son père sur la Costa Brava, juste à côté d’un gros complexe touristique, une ville en fait où vont tous les Français –et aussi les Anglais, les Russes – qui veulent fumer du Marocain en gobant des acides et en écoutant de la techno à fond. Je résume.

Ce n’est pas la première fois que je fais ce genre de plan et les autres fois j’étais bien dedans, mais là j’ai trouvé ça glauque assez vite. En vérité ce qui est nouveau c’est que je me suis pas dit que j’avais gobé un mauvais truc pour penser ça, juste je me suis dit que si je trouvais ça glauque c’est que ça l’était vraiment, et ça, c’est la première fois. Pas la première fois que c’est glauque, la première fois que j’accepte l’idée du fait que c’est glauque. Et merde, je m’embrouille.

Pourtant quand on est arrivé dans la maison c’était vraiment sympa, la terrasse sur la mer avec l’air du large, une petite douche après le trajet et on a attaqué la soirée au champagne parce que le frère de Bastien fêtait je ne sais quoi. Ça m’a rendue bien joviale et j’ai joué le jeu à fond avec le pote au frère de Bastien, Miguel, très beau garçon, depuis le début j’avais senti le plan et ça ne me déplaisait pas.

On est allé dans une boîte énorme, puis j’ai gobé deux-trois trucs, comme les autres fois on a fait l’after à la beach party et avec Miguel on a fini à peine caché dans les buissons, on n’était pas les seuls d’ailleurs, quand je suis défoncée j’aime bien ces plans sexe limite collectifs sur la plage.

Sauf que Miguel a été malade après, il s’est mis à gerber comme un porc et je l’ai laissé là, faut pas déconner.

Après j’ai retrouvé Jenny, elle était un peu blême, elle m’a parlé de champignons, je l’ai raccompagnée à la maison et je l’ai rafraîchie un peu, puis j’ai retrouvé un groupe où j’ai reconnu Bastien, on a fait le chill-out et on est arrivé à deux heures de l’aprèm, là on m’a donné un truc qui m’a boostée à fond, j’ai commencé la soirée vraiment d’attaque et j’ai dansé presque toute la nuit ; j’ai sûrement gobé deux ou trois trucs douteux, je ne me souviens plus, la musique me rendait dingue; aussi je suis tombée sur un Hollandais qui m’a draguée à mort, lui au moins il tenait les mélanges ; je l’ai ramené à la maison, je ne sais plus trop ce qu’on a fait, juste qu’à un moment Bastien est entré dans la piaule et il a fait un scandale, le Hollandais a paniqué il s’est barré par la fenêtre à poil, j’étais morte de rire remarque ; et après je crois bien que j’ai baisé avec Bastien histoire de le calmer ou de le consoler, je ne sais pas trop.

Du coup j’ai fini par dormir un peu mais j’ai fait une espèce de bad trip et je me suis réveillée très mal, je suis allée me baigner dans la mer et je me suis retrouvée sur la plage avec un pompier assis sur moi qui me faisait cracher un bouillon d’eau de mer, vraiment horrible.

Ils m’ont emmenée chez un médecin en ville, je ne sais même pas s’il me parlait français ou espagnol. Il m’a fait des examens, il m’a regardé de travers, il m’a fait une piqûre, ça m’a fait tellement mal que j’ai eu envie de le frapper, de le mordre, après ils m’ont jeté à la rue, j’ai vu la gare, j’ai pris le premier train et je suis rentrée.

J’ai dormi durant tout le trajet, à la correspondance à Marseille le contrôleur m’a quasiment transporté d’un quai à l’autre.

Le plus dur ça a été de revenir jusqu’ici, sans argent pour le taxi, sans portable, heureusement la concierge a toujours un double des clefs.

J’ai mal à la tête et j’en peux plus, j’en peux plus.


* * *

-Ah, tiens, te revoilà ? Tu as retrouvé le chemin toute seule?

-Les doigts dans le nez !

-Bravo !

-Je ne dérange pas ? J’arrive là, sans prévenir…

-Et tu voulais me prévenir comment, de toutes les façons ? Par un pigeon voyageur ?

-…

-Je t’ai dit que tu étais la bienvenue. J’aurais dû dire « toujours » la bienvenue. Tu connais la maison, y a de la place. Et puis je t’ai entendu venir ; sans parler de Taïga qui t’a repéré depuis un moment. Ce n’est pas demain la veille que tu me prendras par surprise… Mais dis-moi, on n’est pas le week-end ! Moi je suis au boulot, ici, même si j’en ai pas l’air ; et toi, tes études ?

-Bof… je peux bien me refaire une troisième deuxième année, il paraît que c’est fréquent ; tant que les parents assurent derrière…

-Eux c’est une chose, mais toi ? A ton âge on n’étudie plus pour faire plaisir à papa-maman…

-Bof… Tu sais, justement, je fais du droit comme papa pour trouver un mari comme maman… que je réussisse ou que je me plante, ils s’en foutent, et moi aussi. Tout ce qu’ils attendent c’est que je trouve un bon mari ; yen a qui font médecine pour ça. Et ils disent qu’il faut bien que jeunesse se passe… Presque ça les inquiéterait si j’avais mes diplômes ; une femme trop diplômée, c’est pas bien vu, ça se marie mal…

-Bonjour l’enthousiasme ! Ca fait rêver.

-Ouais, désolée, je suis blasée, c’est vrai.

-A ton âge, c’est bien dommage.

-C’est pas une question d’âge, je crois ; c’est une question d’envie. C’est peut-être pour ça que je viens ici : retrouver l’enthousiasme, précisément. Tu ne sais pas ce qui m’est arrivé ?…

* * *

4 Mai, dans la nuit.


Val dort, écrasée de fatigue après une folle virée décadente en Espagne, et j’en profite pour coucher mes pensées sur cette feuille blanche.

Cette nouvelle arrivée –cette nouvelle venue !- imprévue et si spontanée me déroute ; je ne sais trop que penser et je me demande ce qu’elle attend de moi.

Cherche-t-elle une amitié, une mère de substitution –mais je suis malgré tout un peu jeune pour ça, même si je suis sensiblement plus mature… ou, simplement, une relation exotique qui la change de sa vie quotidienne ?

A-t-elle la moindre idée de ce qu’elle risque à me fréquenter ? Je n’en ai pas l’impression ; mais je ne me crois pas non plus si dangereuse.

Ce que je ne comprends pas c’est que depuis des années Val passe sa vie à la perdre, à la disperser, à gaspiller sa belle énergie, sa beauté, sa jeunesse, à dilapider ses richesses morales comme matérielles, et on dirait que juste quand elle en a pris conscience, elle m’a rencontrée. Quelle coïncidence !

Paradoxalement je commence à me demander qui, de nous deux, est la plus perturbée par cette rencontre –et surtout par ces retrouvailles ; la rencontre fut accidentelle et n’aurait rien eu de notable, si elle n’avait pas eu de suite. C’est sur ces suites que je m’interroge : qu’est-ce que Val vient, ou plutôt revient donc chercher ici ?

Si elle se contentait de se perdre, il me serait facile de lui servir de guide, sachant où elle veut aller, ou plutôt retourner.

Mais ce n’est déjà plus tout à fait ça, puisqu’elle est revenue. En fait, elle se demande où aller, mais je ne suis pas sûre de vouloir l’y conduire.

Ceci dit, si cela correspond à ce que je pressens, j’en ai de plus en plus envie. Mais j’ai trop peur de me bercer d’illusions et je me dois de rester prudente.

C’est seulement la troisième fois que nous nous voyons –toujours à son initiative- et sa présence réveille en moi une foule d’émotions que je voulais enfouies.

Que Val s’interroge et se cherche, c’est normal, elle entre à peine dans sa vingt-cinquième année et elle a encore toute sa route à faire.

Pour ma part j’avais fermé les portes et jeté la clef. J’avais gagné ma sérénité de haute lutte et je me croyais protégée derrière mes ronces et mes orties. Mais Val a profité, sans le savoir, d’une faiblesse de la clôture, que j’ignorais aussi.

Reste à savoir ce que j’en fais.


* * *

-Bien dormi ?

-Comme un bébé ! Je dors toujours trop bien ici. Qu’est-ce que tu fais ?

-Je répare une mangeoire ; pour les chevreuils. Après j’irai la placer dans la forêt.

-Loin ?

-Une journée de marche.

-Aller-retour ?

-Aller simple ; j’irai demain; je bivouaquerai sur place, je resterai peut-être deux jours car j’ai des relevés à faire.

-C’est un endroit encore plus perdu qu’ici alors…

-Beaucoup plus perdu.

-Et il va faire beau ? Pas de pluie prévue ?

-Pas de pluie ; le vent est bon, et il est stable.

-Tu m’emmènes ?

-Si je t’emmène, il faut que je sois sûre de pouvoir te ramener. Tu te sens capable de marcher deux jours de suite?

-Et toi, tu m’en sens capable ?

-D’abord, faudra pas parler –tu vas avoir du mal ! Allez, fais voir tes pieds. Fais voir tes jambes… Bon, c’est du mollet de jeune fille, ça, ça devrait le faire…

-Ouah, t’as les mains…chaudes !

-C’est parce que je m’active, ça fait circuler le sang.

-Et t’as toujours une explication à tout, comme ça ?

-Pour les choses logiques, les choses qui s’expliquent, évidemment. L’univers est cohérent, tu sais ? Ya que les gens qui ne le soient pas. Pas toujours. Bref, passons… Tu n’as plus d’ampoules ? Tu n’as pas de crampes ?

-Tu sais, j’ai dansé 24 heures non-stop sur de la musique d’énervés.

-Oui mais tu avais avalé autre chose que ce que je pourrai te proposer. Moi je n’ai pas de produits dopants…

* * *

-Tu ne dors pas ?

-Non… Toi non plus…

-Moi ça me fait drôle d’être ici ; c’est encore… pire que dans la maison forestière.

-Pire ?

-Tout ce silence, tout ce noir, tous ces bruits…

-Faudrait savoir !

-Et on a qu’une toile pour nous séparer du monde…

-C’est juste pour avoir chaud ; en été, je dors à la belle. On peut ouvrir, tu verras qu’il ne fait pas si noir dehors. Le ciel est plein d’étoiles.

-Ah ouais ; c’est beau…



-Mais quand même, je ne dormirais pas là toute seule ; déjà à la maison forestière… T’as jamais peur, toute seule, toi ?

-…Je crois que j’ai moins peur toute seule qu’accompagnée. Je veux dire… On est quand même plus tranquilles ici que sur une plage en Espagne, non ? Ou même en ville ! Je ne me vois pas dormir sur la plage dans une ville ; et toutes les plages sont dans des villes ou à côté, maintenant. C’est fini, les plages désertes, même la nuit. Dormir sur une plage, c’est juste bon pour se faire dévaliser ; ou agresser.

-T’as une vision drôlement négative de l’humanité quand même !

-Pas de l’humanité, juste de la ville, de la prétendue « civilisation ».

-Ça te manque jamais ? La civilisation, la compagnie, la société…

-Rarement.

-La chaleur humaine…

-J’aime autant la chaleur animale ; avec Taïga, avec la minette. C’est plus simple.

-Quand même, c’est pas pareil… Et pour…pour les mecs, tu fais comment ?

-Pour les mecs ?

-Bin oui… les mecs, tu vois ce que je veux dire…

-Non. Le sexe, tu veux dire ?

-Oui, entre autres… on a des besoins, quand même.

-J’en ai pas trop ; j’ai appris à m’en passer. De temps en temps, avant, je faisais un saut en ville, j’allais en boîte, histoire de. Mais ça fait un moment que…

-T’allais à quelle boîte ? Je connais peut-être !

-Je sais plus, j’ai oublié ; elles se ressemblent toutes.

-Et t’as pas trouvé l’âme sœur ?

-C’est pas à toi que je vais apprendre que ce n’est pas en boîte qu’on trouve l’âme sœur… Tu verrais un minet du Bounty venir vivre ici ?

-Ah, tu allais au Bounty alors ?

-C’est pas vraiment ce que je disais, c’était un exemple. Bounty ou ailleurs, ce n’est pas là qu’on trouve quelqu’un prêt à venir vivre en forêt…

-Non mais tu aurais pu t’installer avec lui, dans un village, pas trop loin…

-Là c’est moi qui n’étais pas prête ; sinon j’avais qu’à épouser un garde tant qu’à faire…

-Et alors pourquoi tu ne l’as pas fait ? Ça ne s’est pas présenté ?

-Pas trop mon truc… J’aurais fini par faire la cuisine pendant qu’il irait relever les mangeoires ; autant épouser un fonctionnaire. Et toi, remarque, t’as pas encore trouvé non plus, on dirait.

-J’ai encore le temps… Je ne suis pas pressée ; quand je vois comment ça se passe… Ils finissent tous minables, ils ne savent pas se tenir, ils ne sont pas fréquentables.

-Tu ne cherches peut-être pas au bon endroit pour trouver des mecs fréquentables…

-Oh mais même à la fac, j’ai essayé ! Yen n’a pas un pour rattraper l’autre. A un moment j’ai même pensé que c’était une question d’âge, j’ai cherché du côté des copains de mon père, des profs, c’était pire. En plus, ils étaient mariés. Ou divorcés. Ce n’est pas mieux.

-Alors tu n’as jamais été amoureuse ?

-Jamais vraiment ; c’est bizarre, hein ? Peut-être que je ne suis pas une romantique.

-Ou alors tu n’as pas fait la bonne rencontre.

-Ça doit être ça. Tu l’as faite, toi ?

-Tu vois bien : moi, j’ai trouvé la forêt.

* * *

-Alors, pas trop fatiguée ?

-Pas du tout. Je me sens plus en forme que je ne l’ai jamais été. Ça me fait plus de bien que tout ce que j’ai pu essayer de chimique, ou autre.

-C’est sûrement que c’est ça qu’il te fallait. Un bon bol d’air pur et de vie saine pour te changer de tes mauvaises habitudes.

-Arrête, tu parles comme ma grand-mère.

-Eh oui… nos grands-mères savaient…

-Et là, tu vas faire quoi ?

-Il faut que je rédige mon rapport. Tu n’as pas oublié que je suis au boulot, aussi ?

-Ah ouais, c’est vrai. Et moi alors, je te prépare à manger ?

-Tu sais cuisiner ?

-Euh…des surgelés.

-Je plaisantais. Je ne te chasse pas, mais il vaut peut-être mieux que tu penses à rentrer. Il te reste une heure de jour ; et demain le temps va tourner. Et puis tu as une vie qui t’attend, par là-bas.

-Oui, là-bas ; dans les bouchons…

-J’allais le dire.

-Ça a l’air de t’amuser, mais moi je commence à me demander si je vais y arriver. Si c’est bien la vie qu’il me faut. Je crois que je me suis trompée sur pas mal de points.

-C’est normal. Il faut faire des essais, à ton âge. Des expériences. Et après, il faut prendre le temps d’y réfléchir.

-Je crois que je réfléchis beaucoup mieux ici.

-Je te l’ai dit, tu reviens quand tu veux. Tu es la bienvenue.

-Alors, à vendredi. Je t’apporterai des trucs de chez moi –de l’autre monde, hein ? C’est ça ce que tu penses.

-Tant que tu arrives à les porter ! Parce que moi, mon sac sera plein, ne compte pas sur moi pour t’aider à porter des trucs inutiles !

-On s’embrasse ?

-Hein ?

-Bin oui, on se fait la bise, quoi ! On commence à être copines, maintenant, non ?

-Ah ! oui, bien sûr. Désolée, à force de vivre comme une sauvage, on oublie les bonnes manières.

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MessageSujet: Re: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 21:04

6 mai


Là, on a vécu une sacrée aventure, enfin, surtout moi parce que Sylvie, elle le fait régulièrement.

On est parties deux jours, chargées comme des ânes : Sylvie m’a passé un sac et j’ai porté des trucs utiles, moi aussi. Et on a marché des heures dans la forêt vraiment profonde ; de temps en temps il y avait des clairières ou des crêtes et la vue se dégageait, par moments on passait au pied de petites falaises ou dans des creux de terrain où c’était le contraire, il faisait sombre et frais, humide, il y avait de la mousse sur les troncs, ça sentait le champignon.

On a vu plein d’animaux, certains qui n’avaient même pas l’air d’avoir peur, et même des sangliers et des serpents.

Les serpents heureusement on les a vus au retour, sur le versant sud, parce que sinon je n’aurais pas pu dormir sous la tente, même fermée.

C’était drôle de tout porter avec nous, de quoi dormir, de quoi manger, de quoi se changer; on n’a même pas pris un porte-monnaie, c’est là qu’on se rend compte que la valeur de l’argent, c’est vraiment très relatif.

On ne pouvait compter que sur nous et sur ce qu’on avait emporté, heureusement Sylvie a l’habitude, elle sait ce qu’il faut emmener et c’était nickel, que des trucs utiles, fonctionnels.

On a fait un feu le soir mais ce n’était pas pour chauffer la bouffe -pour ça on avait une « popote » - c’était pour le fun, et pour faire « peur aux loups ».

Sous la tente je n’ai même pas eu froid, il faut dire qu’elle est petite, alors à deux ça chauffe vite.

Je me sentais trop bien, là.

Même quand j’ai vu que Sylvie ne dormait pas, on a ouvert et on a regardé le ciel un moment ; on a un peu discuté, parce qu’en marchant, elle me demande de me taire, elle dit que dans la forêt, l’ouïe c’est aussi important que la vue.

Je n’arrive toujours pas trop à la cerner, même si elle s’est livrée un peu plus. J’ai juste compris que les mecs, elle s’en passait, mais ça j’aurais dû m’en douter. Je n’ai pas pu creuser le sujet, je me suis fait un peu piéger quand elle m’a renvoyé la question. Le bilan n’est pas super reluisant pour moi, en vérité… Dans le fond, je n’ai jamais trouvé le mec qu’il me fallait, et pourtant c’est pas faute d’avoir essayé…


A l’aube il y avait de la brume dans la forêt c’était magique.

C’est trop, avant je rêvais de passer la nuit sur la plage en Espagne, et maintenant je m’éclate dans des bivouacs en forêt…

Sur le matin j’ai fait un rêve très doux; je ne me souviens plus quoi, mais c’était bon.

On s’est levées super tôt et on a fait notre toilette dans le torrent. L’eau était super froide. Sylvie m’a dit en rigolant que c’était bon pour retendre la peau, mais elle n’en a pas besoin, ni moi non plus d’ailleurs. On l’a juste fait pour le fun; peut-être aussi pour se réveiller un peu mieux.

Je comprends qu’après des plans comme ça la maison forestière Sylvie considère que c’est la civilisation…

Ça m’a donné l’occasion de voir mieux le corps de Sylvie et décidément, c’est du gâchis ! Pour la toilette dans le torrent elle était en culotte avec un petit haut qui ne cachait pas grand chose, et franchement, j’ai pas vu un défaut. Déjà au niveau de l’épilation, je comprends mieux pourquoi elle néglige, vu qu’elle n’en a pas besoin ; elle a sûrement quelques poils sur les jambes, mais vu qu’ils sont rares et blonds, sur sa peau bronzée, on ne voit rien. Après, j’imagine que c’est la vie saine et la marche, mais les jambes sont impeccables, avec les mêmes muscles souples et ronds que les bras. Et en plus elle a une peau de mannequin sur les photos retouchées, je veux dire, parfaite, mais sans retouches évidemment. Juste harmonieuse, d’une jolie couleur uniforme entre le hâle et le doré, pas un bouton, pas un point noir, pas un pli de graisse non plus, pas un bourrelet de cellulite. Et tout ça naturellement, forcément… Je crois qu’elle n’a pas conscience de sa chance. J’ai plein de copines qui ont dix ans de moins qu’elle et qui vendraient leur mère pour avoir une peau comme ça.

J’ai aussi remarqué, mais je le savais déjà, qu’elle ne se parfume pas –elle m’a même déconseillé de le faire moi-même, « pour mieux sentir» la forêt –elle me prend pour quoi, là ? Pour un sanglier ? Bon, ceci dit j’ai obéi, et elle n’avait pas tort, on sent mieux quand on arrive dans une zone à champignons, ou une clairière pleine de fleurs, ou un petit coup de vent frais… Et ça m’a donné l’occasion aussi de constater qu’elle sent bon, elle aussi. Jusque là je n’avais pas fait attention, j’étais dans mes propres odeurs de parfum, de clope ; mais là, après une journée de forêt, sous la tente, c’était drôle, je ne sentais plus rien et elle, elle sentait bon. La même odeur que dans le dortoir, difficile à définir, comme une odeur de terre, un peu, de plante pleine de santé.

Avant d’accepter de m’emmener elle a palpé mes jambes et mes pieds, pour voir si je serais apte à la marche ; j’ai senti qu’elle avait les mains tièdes. Douces et tièdes. C’est marrant, les copines en général ont les mains froides et humides. Peut-être que moi aussi ?


* * *
6 Mai


Bon, là il commence à y avoir urgence, il va falloir que je prenne une décision. Soit je lui balance tout, soit je me débrouille pour qu’elle ne revienne plus, soit…

Elle commence à s’attacher, à s’intéresser, et ça me met à la torture. Moi aussi, je m’attache, et même pire. Et surtout pire…

Du coup j’ai l’impression d’être une menteuse, une manipulatrice, une dissimulatrice.

La nuit sous la tente, ça a été quelque chose. J’ai cru que je n’arriverais pas à dormir.

Et de fait je ne suis pas arrivée à dormir ; j’ai fait semblant, pour qu’elle arrête de parler. Sa seule voix me bouleverse, me renverse trop. Déjà dans la chambrée, à la maison… Alors là, sous la tente, dans la proximité de sa peau, dans sa chaleur, son odeur de la journée de marche, sa petite voix toute gentille…

J’ai passé la nuit à écouter sa respiration ; à l’aube j’ai avancé ma main doucement sur elle, sur sa chevelure, ses épaules, ses hanches; elle était sereine, abandonnée ; j’ai même espéré une seconde qu’elle ouvre les paupières et qu’on se comprenne sans avoir à parler.

Je me suis quand même arrangée pour ne pas être en train de la regarder quand elle se réveillerait.

Quand on a fait notre toilette dans la ruisselle, sa joie juvénile, sa peau dévoilée, ses joues rosies par l’eau piquante et la fraîcheur de l’aube m’ont tellement troublée que j’ai dû m’écarter, faire semblant de m’occuper ailleurs. Elle riait. J’en aurais pleuré, j’ai serré les dents.

J’avais oublié cette douce douleur.

J’ai fait tout ce qui m’était possible pour éviter une telle situation mais là, c’est elle qui est venue me chercher, vraiment. Je n’y suis pour rien.

Et parallèlement je ne m’en défends pas trop, je le reconnais ; je suis charmée et je ne vois pas tellement de raisons, finalement, de ne pas profiter sans arrière-pensées de cette chance qui m’est tombée dessus.

Quand je l’entends arriver, que je vois Taïga se redresser, humer la brise la truffe levée, et commencer à remuer la queue au lieu de grogner, il y a quelque chose de très doux qui remue en moi.

En plus, Taïga est très forte pour sentir et partager mes émotions ; quand bien même je voudrais m’en cacher, avec cette chienne qui partage ma vie depuis sa naissance je me retrouve comme face à moi-même. Inutile de nier l’évidence. Je suis amoureuse.

Voilà une donzelle qui est arrivée sans prévenir dans ma vie tranquille, rangée des voitures ; elle est entrée sans frapper à la porte de la cabane perdue dans la forêt. Elle a tout bousculé sans le savoir, sans le vouloir.

Au début j’étais juste amusée de cette rencontre fortuite, imprévue et imprévisible, avec cette fille si différente, si attirante pourtant, mais à laquelle je ne pouvais montrer que distance. Qu’avions-nous à nous dire ? Qu’est-ce qui, en moi, pouvait l’intéresser ? Je croyais ne jamais la revoir.

J’en ai été d’autant plus surprise, et troublée, la seconde fois, quand elle m’a retrouvée, alors que j’avais décidé de l’oublier, même si son image et sa voix étaient revenues quelquefois tenir compagnie à mes nuits solitaires.

Je ne sais toujours pas exactement ce qu’elle veut, et sans doute ne le sait-elle pas elle-même. Toujours est-il que j’ai accepté sa présence comme une offrande miraculeuse, et éphémère, en décidant d’en profiter sans m’interroger –et sans souffrir. C’est pourquoi je ne lui ai rien dit. Que lui dire d’ailleurs ? Qu’elle était la lune ? Elle n’aurait pas compris.

Cette fois, ce n’est que la troisième et je sais que je suis prise, éprise. Mais justement, j’ai peur qu’elle n’en prenne conscience. Elle est capable d’en abuser, étant joueuse, ayant tellement cette habitude –si destructrice- de plaire. Si je l’attire, et si pour ma part je la trouve si désirable, c’est justement parce qu’avec moi, elle ne pense pas à la séduction, du moins actuellement. Je la repose –pendant qu’elle m’empêche de dormir. Notre relation, comme notre rencontre, ne peut être que paradoxale. Notre entente, une illusion. Une espèce d’attirance des contraires, qui est aussi l’autre version de la complémentarité…

Mais je m’emballe.

Ainsi je me retrouve fragile comme à l’adolescence ; pire encore, car depuis longtemps j’ai baissé la garde, négligé mes défenses. Alors me voilà toute bouleversée, si vulnérable, attendrie jusqu’à la mièvrerie, mais obligée de m’en cacher, par prudence. Il ne me reste qu’à jouir de chaque minute, sans penser à la suite qui ne viendra pas. Demain ou dans deux semaines elle disparaîtra, elle ne reviendra plus et cette solitude qui me paraissait si douce, avant elle, deviendra douloureuse.


* * *

10 mai


Parfois, il vaut mieux laisser la parole à d’autres.

-Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Que signifie « apprivoiser »?
-C'est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens... »
-Créer des liens ?
-Bien sûr, dit le renard. Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...

(…)

Le renard se tut et regarda longtemps le petit prince:
-S'il te plaît... apprivoise-moi ! dit-il.

(…)

Le lendemain revint le petit prince.
• Il eût mieux valu revenir à la même heure, dit le renard. Si tu viens, par exemple, à quatre heures de l'après-midi, dès trois heures je commencerai d'être heureux. Plus l'heure avancera, plus je me sentirai heureux. À quatre heures, déjà, je m'agiterai et m'inquiéterai; je découvrirai le prix du bonheur!


(…)

Ainsi le petit prince apprivoisa le renard. Et quand l'heure du départ fut proche :

- Ah! dit le renard... je pleurerai.
- C'est ta faute, dit le petit prince, je ne te souhaitais point de mal, mais tu as voulu que je t'apprivoise...
- Bien sûr, dit le renard.
- Mais tu vas pleurer! dit le petit prince.
• Bien sûr, dit le renard.
• Alors, tu n'y gagnes rien !
• J'y gagne, dit le renard, à cause de la couleur du blé.


* * *


-C’est laquelle, déjà, celle que tu préfères ?

-Celle-ci :

Ce soir à la brume
Nous irons, ma brune
Cueillir des serments
Cette fleur sauvage
Qui fait des ravages
Dans les cœurs d'enfants
Pour toi, ma princesse
J'en ferai des tresses
Et dans tes cheveux
Ces serments, ma belle
Te rendront cruelle
Pour tes amoureux

Demain à l'aurore
Nous irons encore
Glaner dans les champs
Cueillir des promesses
Des fleurs de tendresse
Et de sentiment
Et sur la colline
Dans les sauvagines
Tu te coucheras
Dans mes bras, ma brune
Eclairée de lune
Tu te donneras

C'est au crépuscule
Quand la libellule
S'endort au marais
Qu'il faudra, voisine
Quitter la colline
Et vite rentrer
Ne dis rien, ma brune
Pas même à la lune
Et moi, dans mon coin
J'irai solitaire
Je saurai me taire
Je ne dirai rien

Ce soir à la brume
Nous irons, ma brune
Cueillir des serments
Cette fleur sauvage
Qui fait des ravages
Dans les cœurs d'enfants
Pour toi, ma princesse
J'en ferai des tresses
Et dans tes cheveux
Ces serments, ma belle
Te rendront cruelle
Pour tes amoureux


- On dirait qu’elle a été écrite pour nous !

-Elle pourrait ! A aucun moment on sait si c’est un homme ou une femme qui chante…

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MessageSujet: Re: Rencontre improbable - Alea   Lun 4 Aoû 2014 - 21:07

14 Mai, milieu de la nuit


Je viens de faire un rêve… Je ne sais pas comment dire. Un rêve qui m’a mise à l’envers. Oui, qui m’a toute retournée, dans tous les sens du terme.

Je sais plus trop où j’en suis mais en même temps c’est très doux et très agréable. Un peu frustrant, aussi, déjà.

Finalement c’est bien qu’il y ait des rêves, parce que sinon il y a des choses qu’on refuserait de voir, de comprendre.

Maintenant je sais pourquoi je retourne chaque week-end, ou dès que je peux, à la forêt, à la cabane forestière. Pourquoi ici je n’ai plus envie de rien ; sortir, faire la fête, aller en terrasse, en boîte, picoler, gober, draguer, rouler vite en bagnole, me mettre minable et rouler des pelles ou tailler des pipes sur la plage, tout ça m’amuse de moins en moins ; et même plus du tout, ces derniers temps.

J’ai compris pourquoi, depuis que je suis revenue, et chaque fois que je reviens, je ne trouve ici que le vide et je n’ai qu’une envie, retourner là-bas.

Ces derniers temps j’ai désactivé mes comptes Facebook et tout ça (ce qui n’a pas été sans mal, la toile ne lâche pas ses proies aussi facilement), j’ai laissé mon portable éteint. Jenny se demande si je suis malade, je lui ai parlé de la forêt elle n’a su que dire « c’est quoi ce délire » ?

J’ai compris pourquoi je n’ai jamais trouvé le mec qui me convenait. Pourquoi ça pouvait pas coller avec personne, pourquoi il fallait que je me bourre la gueule pour coucher avec eux, alors que eux, s’ils buvaient tant, ils n’étaient plus bons à rien.

Pourquoi aussi j’ai été tellement fascinée par le rapport au corps de Sylvie.

En fait ce n’est pas son rapport au corps qui me fascine, ni la cabane, ni la forêt ; c’est Sylvie, tout court.

Ça m’est venu là, cette nuit ; ça ne me choque ni ne me surprend parce qu’en fait, tout de suite, une fois que j’ai compris, ça m’a paru une évidence. Je suis juste étonnée de ne pas avoir percuté plus tôt.

J’ai fait un super rêve érotique, très érotique et très troublant, avec elle ; d’ailleurs il n’y a qu’à regarder l’état de mes sous-vêtements pour en être convaincue. Comme elle dit, le corps ne ment pas. Seulement, des fois, l’esprit refuse d’intégrer, alors le corps doit prendre des chemins détournés pour se faire entendre.

Je suis presque soulagée, et surtout heureuse, d’avoir enfin compris. Il n’y avait pas de malaise, je n’étais pas déprimée ou déséquilibrée; juste une incompréhension, une méconnaissance de moi-même. Et ça devait faire un moment que ça courait. Ça expliquerait tellement de choses…

C’était un rêve tellement doux, tellement bon. J’ai presque envie de me rendormir, en espérant que ça revienne.


15 Mai


Redescente sur terre.

Non, c’est super d’avoir percuté, c’est bien gentil, il était temps, d’accord. Mais maintenant, il y a une nouvelle problématique, et c’est : qu’est-ce que je fais de ça ?

Je veux dire, à titre personnel ça ne me dérange pas, au contraire, ça m’ouvre beaucoup de portes qui me conviennent tout à fait, c’est une vraie révélation et une révélation heureuse. Mais ça va quand même être dur de vivre avec.

Pour les autres, je m’en fous, j’ai toujours fait comme je voulais. Mais c’est par rapport à Sylvie que je ne sais pas comment faire.

J’ai trop envie de la revoir, mais maintenant je vais être gênée par rapport à elle, ça va fausser nos relations. Soit je lui mens, je fais comme si de rien n’était, mais ça va être un vrai supplice, soit je lui dis la vérité, mais je risque de me faire jeter. Déjà qu’elle me tolère dans son univers, dans sa solitude, si en plus elle apprend que je fais des rêves lubriques avec elle et que j’ai envie de lui sauter dessus à tout bout de champ… enfin, à tout bout de forêt ;-p

J’ai aucune idée de comment elle peut réagir ; je pense qu’elle est assez ouverte d’esprit, mais je ne peux pas savoir. Ça se trouve elle serait choquée et je la perdrai… Ce serait terrible ; perdre si vite un premier amour…

Mais je ne suis pas du genre à gamberger pendant des jours. Je vais retourner là-bas, comme si de rien n’était, et je verrai bien comment ça se passe, maintenant que mes yeux se sont ouverts.


* * *
6 Juin


Val revient, toutes les fins de semaines et même parfois en pleine semaine, à chaque fois plus désirable; ça en devient insupportable.

Je ne sais pas comment elle se débrouille, elle porte sa tenue de forêt, un peu usée déjà, les chaussures de marche, et elle trouve toujours la petite fantaisie qui la rend plus jolie, plus gracieuse, malgré tout. Une écharpe bariolée, une fleur fraîche piquée dans la chevelure, une bague argentée qui fait ressortir sa peau brune…

Nous avons passé une nuit à écouter la pluie tomber sur la cabane.

Une soirée, nous avons bu ensemble plusieurs bouteilles ; l’ivresse a été merveilleuse, exaltante, bénéfique, presque salutaire. Mais pas encore suffisante.

Les aubes sont magiques ; je la regarde dormir, puis s’éveiller. Et les journées s’écoulent, sereines, dans une amère douceur -pour moi. Je n’ose rien lui dire, je n’ose rien tenter, j’ai trop peur de la perdre.

Comme si ça devait m’aider, ou plutôt comme une solution dérivative, presque toujours je lui propose une excursion, une rando, de préférence sur deux journées, soi-disant pour lui faire découvrir autre chose ; mais en fait, je crois que c’est surtout pour dormir avec elle, plus près encore que dans la chambrée.

Maintenant qu’il fait presque chaud nous dormons à la belle étoile –et les étoiles sont belles, quand on est couchées sous elles toutes les deux. Je lui indique les constellations et elle me parle, me parle encore, de choses vaines et qui me charment, me bercent, jusqu’à l’aube parfois.

La nuit dernière nous avons dormi un peu en altitude; au cours de la nuit, Val a frissonné et m’a demandé de partager ma chaleur avec elle. Je n’allais pas dédaigner l’invitation… je me suis donc collée contre elle, mes hanches contre ses fesses, ma poitrine sur ses omoplates ; je la sentais par mes aréoles sur sa peau, à travers la chemise. Je l’ai entourée pour attraper sa main gauche, avec ma main droite, en faisant attention à ne pas –pas trop ! –effleurer sa poitrine. Je l’ai –un peu !- serrée contre moi. Et j’ai dormi en respirant l’odeur de sa nuque. Cela faisait longtemps que je n’avais pas aussi bien dormi, même si mes lèvres étaient à deux fractions de seconde de la tentation de sa chair.

Je crois qu’elle a apprécié.

A la rosée, il a bien fallu qu’on reprenne nos distances, notre autonomie ; elle avait une petite mine déconfite très touchante. Nous sommes rentrées en marchant côte à côte, j’avais envie de lui tenir la main mais je n’ai pas osé. C’est elle qui a attrapé la mienne, avec une insouciance pleine de légèreté et d’innocence ; elle chantonnait (ses chansons débiles), j’étais comblée. On est rentrées comme ça, on n’en a pas parlé.

De toutes les façons, j’ai décidé d’arrêter de me poser des questions. Je prends ce qui vient.


* * *


-Qu’est-ce que tu écris, comme ça, tous les soirs ?

-Mon journal de bord. C’est un peu obligatoire ; ça m’aide pour mes rapports –pour le boulot.

-Tu me prêtes une feuille ? Moi aussi j’aime bien écrire un peu, le soir.


* * *


-Sylvie, tu dors ?

-Hm.

-Je peux venir dans ton lit ?

-Hm.

-Sylvie ?

-Hm.

-Faut que je te dise un truc.

-Hm.

-Tu sais, mes études de droit…

-Hm ?

-J’ai tout laissé tomber. J’y vais plus depuis un mois au moins et c’était les exams.

-Et bien sûr, tu attends que je m’endorme pour me dire ça… Tu vas faire quoi alors ?

-Je ne sais pas. Je crois que je veux vivre dans la forêt avec toi.

-Hm.


* * *

19 Juin


Finalement, je crois que les choses sont pas si compliquées que ça. Il suffit de laisser venir. De laisser faire la nature.

D’ailleurs plus ça va, plus je me rends compte que Sylvie est loin d’être réticente. Je suis rassurée. Je n’ai plus peur de la choquer.

Par contre, je ne cherche pas à la séduire. Je veux juste être près d’elle. La plus près possible. De la toucher autant que possible. J’aime sa proximité et je suis contente comme ça.

Cette nuit où elle m’a donné sa chaleur, c’était trop bien. C’est pour ça que je lui ai pris la main en redescendant. Je voulais garder cette souvenance entre nous.

Après je ne me sentais plus capable de dormir sans elle. Et puis y’avait pas de raison. A quoi bon se mentir ?

Je ne sais pas où je vais, mais je sais que je suis beaucoup mieux que quand je croyais le savoir.

Des fois je rigole toute seule quand je me vois en train de dire à mon père que je veux aller vivre dans la forêt avec une femme.

Mais en fait je n’aime pas trop y penser. A mon père, je veux dire. Pour Sylvie, c’est le contraire.


* * *

22 juin


Bon alors d’accord, on n’est pas dans la séduction, mais on est dans une sacrée tendresse. Et plus si affinités.

Une seule et ultime étape sépare cette tendresse sensuelle d’une communion sexuelle ; il lui suffirait juste –à elle, ou à moi- de se retourner une fois, quand on est censées dormir emboîtées; ou de pencher à peine plus la tête, de déplacer ses lèvres de quelques infimes pour que les bises innocentes et légères que les filles qui s’aiment peuvent échanger entre elles sans porter à conséquence deviennent des bises de filles qui se désirent : une déclaration passionnée, radicale, explicite, brûlante.

Je pense que Val en a envie autant que moi, mais n’en a qu’une conscience confuse, non formulée, et qui, donc, ne peut aboutir. Je n’y vois heureusement aucune malice de sa part. Dans cette situation inédite, elle est incapable de manipulation : elle est charmée, charmante, mais ce n’est pas exprès, et ne m’en rend sa proximité que plus insoutenable.

Son innocence me met à la torture ; tout semble lui paraître si simple, si naturel, si facile alors que maintenant la moindre de ses œillades, de ses paroles, de ses caresses, même à peine effleurée, me bouleverse violemment. Elle est là, tout près, me parle, pose une main sur mon épaule dans une simple intention communicative ou amicale –du moins, je tâche de m’en convaincre- et la chaleur de sa paume, la douceur de sa pulpe, m’atteignent directement la chair et l’âme, son existence ressentie si concrètement m’emplit entièrement, brutalement, et je frissonne, comme malade, fébrile, pour une fraction de seconde tactile.

Val ne remarque rien, ou refuse de comprendre.

Parfois aussi j’ai l’impression de me saouler de son odeur, quand elle dort, ou regarde ailleurs et que j’inspire profondément tout ce qui la frôle, l’environne, la berce. J’aime respirer son haleine, inhaler ses humeurs, plonger dans tout ce qu’elle exhale, ses effluves et son âme animale.

Je suis fascinée par tout ce qu’elle est, son aisance, sa gaieté, sa jeunesse, sa fraîcheur, sa beauté, et je passerais des heures à la regarder sans parler, à l’écouter sans l’entendre, si je ne craignais de l’effrayer.

C’est justement consciente de la force de ce que j’éprouve que je me contiens, car je crains d’ouvrir les vannes d’une émotion incontrôlée, d’une passion profondément charnelle et presque prédatrice. Je ne veux pas la posséder car j’en ai trop envie, si cela peut paraître compréhensible.

Ainsi je ne peux qu’attendre que cela vienne d’elle.

Il est trop tard par ailleurs pour essayer de prendre de la distance, et trop tôt pour espérer me gouverner par la raison ; je suis dans l’attente, une souffrance très douce et très constante, calme et insupportable à la fois.

Même si cela devait s’arrêter là, ce serait déjà beaucoup, plus que je n’en demandais à la vie. Mais la jeunesse de Val nourrit mes espérances ; nous vivrons nos amours improbables.

* * *

-On raconte ? Tu écris ou j’écris ?

-On écrit ensemble ?

-Tu crois ? Je ne sais pas si je vais pouvoir ; ça va trop me chauffer…


* * *


On est retournées dans la forêt, pour une balade, comme d’habitude.

C’était presque Juillet, il faisait lourd et chaud. Sylvie savait très bien que c’était une ambiance orageuse, menaçante, mais elle a insisté justement pour marcher encore et encore, s’éloigner toujours davantage de la maison, et de plus en plus vite, comme des forcenées. Val suivait de toute son énergie, pressentant une motivation vitale et intense à cette marche forcée dans la moiteur. La sueur inondait leur peau, imprégnait leur vêture.

On entendait gronder plus loin, puis de plus en plus près ; une sorte de vague aérienne et chaude les balaya, puissante, emportant quelques feuilles, chahutant quelques branches, poussée par une pluie féroce qu’on entendit crépiter tout près. Enfin la pluie fut là ; premières gouttes éparses, énormes, gonflées, lourdes, tièdes, réveillant toutes les senteurs de la terre, des écorces, des plantes. Et enfin la pluie drue, ininterrompue, souveraine, assourdissante, aveuglante, noyant tout, envahissant tout.

Il eût été illusoire de prétendre s’en protéger, de courir s’abriter sous les branches malmenées, accablées elles-mêmes de cette délivrance tant espérée. Mieux valait en profiter, s’y abandonner vraiment, s’y livrer entièrement.

D’une même réaction elles enlevèrent les fripes déjà imbibées qui leur collaient à la peau, se défirent de tout ce qui les entravait, tout ce qui gênait la liberté de l’eau sur leur peau. A travers la pluie elles se voyaient à peine. L’eau tiède coulait sur leur chair, l’inondant, la lavant, la rinçant et apaisant doucement les dernières tensions éprouvées dans la chaleur écrasante. Face et mains levées, bouche ouverte, elles semblaient vouloir attraper l’eau comme pour mieux s’y fondre, et la pluie était une caresse englobante, pénétrante, rayonnante qui coulait hors et en elles, dans leurs bouches assoiffées, sous leurs paupières, tambourinant sur les arcades sourcilières, rebondissant dans leurs narines, plaquant leur chevelure, léchant leur nuque, se faufilant entre tempe et oreille, caressant les épaules, glissant sous les aisselles, s’écoulant sur les pointes tendues leur poitrine offerte, cascadant sur leur colonne vertébrale, leurs côtes, leurs lombaires, inondant l’aine, les cuisses, parcourant les sinuosités, les rondeurs, les fentes, redessinant leurs peaux, tétant leurs muqueuses avides, s’insinuant entre les fesses, les lèvres, les jambes, éveillant la moindre parcelle de chair à la douceur, à la volupté, découvrant des douceurs secrètes, des oasis intimes et bouleversantes.

Quand la pluie s’arrêta, après une indéfinissable éternité, Val et Sylvie relevèrent leurs paupières et se découvrirent enlacées, inondées, trempées, lèvres emmêlées et haletantes d’extase.

Avant de prendre froid, on a ramassé les affaires dispersées et on est rentrées en courant à la maison forestière, parfaire l’œuvre de la pluie.


* * ** * *

-On prend une douche ?

-Tu ne crois pas qu’on a eu notre dose de flotte?

-Une douche chaude, ça nous fera du bien ; ça nous réchauffera. Je vais faire chauffer l’eau. Et puis ça nous lavera ; on est sales, on a des éclaboussures de boue, de feuilles, de mousse ; en plus tu verras, à deux, c’est bien plus pratique, une qui verse pendant que l’autre se lave…

-Ok, alors, je te savonne.

-ON se savonne…

-Je ne suis pas sûre finalement que ce soit tellement plus simple ni pratique !

-Peut-être, mais tellement plus agréable, non ?


* * ** * *

-Je vais faire une flambée ; ça finira de nous sécher.

-Tant que tu seras à moins de 10 mètres de moi, je suis pas bien sûre d’arriver à sécher… J


* * ** * *

-Tu as faim ?

-A bouffer les tapis.

-Je vais faire à manger. Et tu veux qu’on boive aussi ?

-Non, rien… Je n’ai aucune envie d’alcool. Je n’en ai pas besoin. C’est bien la première fois ! Je me sens déjà complètement…euphorique. Sans avoir besoin de rien. C’est trop bon.

-Ça doit te changer, hein ?

-Tu parles… C’est fort. Comme un coup de folie.

-J’espère que ce n’était pas juste un coup de folie. L

-Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Juste que je ne sais pas trop ce qui m’arrive. Ça ne m’était jamais arrivé avec personne. Mais toi, ça faisait longtemps que t’avais compris, non ? Quand tu me disais que je n’avais pas encore fait la bonne rencontre…

-Oui c’est vrai que j’y pensais; que c’était peut-être l’explication ; que c’était peut-être pas un mec qu’il te fallait. En même temps, je ne voulais pas trop y croire, j’aurais eu l’impression de tout ramener à moi, disons, à ma façon de voir les choses au moins. Ça me paraissait…trop beau pour être vrai. Et tu m’as plu tout de suite ; au premier regard. Alors j’ai essayé de garder la tête froide, de rester lucide, à plus forte raison.

-Et pour toi alors, ça fait longtemps que tu le sais ?

-Je l’ai toujours su.

-Tu le savais avant moi ? Je veux dire… avant que j’arrive ? Ce n’est pas moi qui ai tout déclenché ?

-Non ; tu as seulement réveillé l’eau qui dormait, et sans le vouloir ; c’est aussi ce qui était magique. J’espère que ça ne te déçoit pas trop ? Je ne suis pas tout à fait une jeune fille, jeune fille; j’avais déjà connu…quelques tempêtes.

-Et ça a un rapport avec ta vie ici ?

-Je ne sais pas. Pas directement mais oui, peut-être, dans le sens où j’avais envie de choses simples, j’en avais marre des faux-semblants, des subtilités. J’avais envie de quelque chose de…d’immédiat ; voilà, d’immédiat. Les gens sont compliqués.

-Et tu n’en as jamais ramené, des « gens », ici ?

-Bien sûr que si ; les collègues de boulot, pour les patrouilles et les opérations. Avec eux ça va, ce n’est pas trop compliqué.

-Non, mais t’as bien compris ce que je voulais dire…

-Possessive, déjà ?

-…

-C’est mignon.

-Et alors ?

-Alors jamais. Ou plutôt si, une seule fois. Mais en fait ce n’est pas moi qui l’ai ramenée. Elle est venue toute seule. Une petite nana de la ville – très belle- qui est venue se perdre ici. Qui a débarqué sans prévenir. Et qui est revenue. Et qui est plus repartie. Et qui laissera un grand vide quand elle repartira.

-Elle ne repartira pas.

-Je me demande ce que je vais devoir faire pour la retenir !

-Elle se demande ce qu’elle va devoir faire pour pouvoir rester…

-J’ai pas mal d’idées pour répondre à toutes ces questions… mais je ne voudrais pas paraître lubrique.


* * ** * *

Sens pratique.

Dans la chambre, on a repoussé les couchettes superposées et on en a mis deux côte à côte, par terre. Parce que c’est une chose de dormir sagement emboîtées, une seule place peut suffire à échanger de la chaleur, de la tendresse « sobre ». Mais là où on en était arrivées, on avait besoin d’être plus libres, de pouvoir bouger horizontalement, latéralement et verticalement sans risquer de se cogner la tête à la couchette du dessus, ou la main contre la cloison. Ça n’empêche pas la tendresse ni la chaleur, remarque ; au contraire même. On n’a toujours besoin que d’une seule place pour dormir. Mais pour le reste, ça permet un peu plus de fantaisie.


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