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 Orientales - Alea

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YulVolk
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MessageSujet: Orientales - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:24

Pseudo de l'auteur : Alea

Nombre de chapitres : 1
Rating de l'histoire : G
Genre de l'histoire : Romance

Résumé de l'histoire : L'Orient des harems a de quoi faire rêver certaines filles bien orientées, et notre narratrice en profite, avec toute la discrétion nécessaire et la sensualité associée. Pourtant tout n'est pas seulement rose au pays du Levant.

Remarques diverses : /

Terminée et Corrigée
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YulVolk
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MessageSujet: Re: Orientales - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:25

Je n’ai jamais été vraiment surprise –et je n’ai aucun regret, a posteriori- d’avoir été « désignée volontaire » pour cette mission de 4 mois en pays musulman : de tout le pool, à compétences et expérience égales, j’étais la seule sans attaches familiales contraignantes. Les autres avaient soit des parents vieillissants, soit, le plus souvent, un mari, et quelques enfants, parfois en bas âge –parfois d’ailleurs des enfants sans mari, ce qui était encore plus rédhibitoire. Tandis que mes parents étaient encore jeunes et en pleine forme, que j’avais eu le tort de me vanter, souvent en guise de plaisanterie, de ma folle vie de célibataire, et qu’il m’était arrivé plusieurs fois de partir en vacances au soleil « au débotté », en profitant des offres de dernière minute sans avoir à concilier mes libertés avec celles de mon conjoint ou la garde des enfants. Juste retour des choses, donc : la direction m’envoyait, avec mon accord préalable bien sûr –mais un peu obligée tout de même- pour 4 mois dans ce pays étranger, méditerranéen, ensoleillé, touristique et je n’avais guère de raisons de refuser, « puisque j’aimais voyager »…

Certaines collègues ont même fait mine de m’envier, mais pour ma part malgré tout je l’ai un peu pris comme une brimade, au début, une sorte de vengeance, de revanche sur mon indépendance. Car partir deux semaines au soleil dans un hôtel de luxe qu’on paie une poignée de figues, sans autre obligation que de respecter les horaires –heureusement peu contraignants- des services repas n’a pas grand chose en commun avec le fait de quitter pour 4 mois, et pour le travail, l’environnement familier, sinon familial. Car même si j’aime voyager, je ne suis pas vraiment une aventurière, plutôt une touriste ; et je déteste sacrifier mon petit confort personnel aux obligations professionnelles. Sans compter que 4 mois, c’est long ; on a le temps de languir un peu des soirées resto avec les bonnes copines, du shopping échevelé de début de mois, des folles nuits avec les vieux potes et même du camembert de derrière les fagots qu’on ne trouve que chez l’épicier du coin (qui nous le réserve d’ailleurs)… Heureusement, il y avait une jolie prime à la clef, ce qui a achevé de m’aider à faire bonne figure.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, j’ai donc fini par atterrir dans ce pays moyen-oriental que je connaissais principalement par ouï-dire, comme celui de jolies plages, d’un soleil virulent, d’un modernisme relatif et d’un islam modéré. Ce n’était pas le pays de mes rêves, une destination idéale où j’aurais souhaité aller depuis des années, mais ce n’était pas non plus ma hantise. L’islam en particulier ne me posait pas problème ; dans ce pays touristique il était réputé pour être tolérant, et ce que j’avais pu en voir en tant que touriste dans des pays équivalents ne m’avait vraiment pas inquiétée. Le simple fait de pouvoir aller y travailler en étant une femme seule –même si j’étais initialement accompagnée de l’équipe technique et du sous-directeur- était un choix stratégique révélateur. Je serais appelée très rapidement à travailler seule, sans assistance –ni direction- masculine. Or nous savions que nos homologues locaux étaient exclusivement des femmes, ce qui pouvait être interprété de deux façons, également valides comme j’ai eu l’occasion de le vérifier : cela signifiait d’une part que les femmes pouvaient y accéder à un niveau d’études et à des postes à responsabilités équivalents à ceux de nos sociétés occidentales ; mais d’autre part, on pouvait aussi en inférer que les DRH locales répugnaient à faire travailler leurs employés, y compris leurs cadres, en milieu mixte, ce que considérant, mes propres chefs avaient jugé plus opportun de m’envoyer, moi, en tant que femme. C’était un bon calcul en effet –sans doute suggéré d’ailleurs par la direction locale- car assez rapidement, après les premières journées de mise en route au cours desquelles nous avions beaucoup de réunions « mixtes », je me suis retrouvée à travailler dans un milieu exclusivement féminin, avec notamment des collaboratrices et homologues qui toutes étaient des femmes ; et je compris assez vite qu’il aurait été inconcevable, dans l’esprit des gens du pays, de voir figurer un homme à ma place –ou alors il aurait fallu repenser la mission tout entière.

A l’inverse, et pour une fois, mon statut de femme a extraordinairement facilité les choses. Je me suis liée très vite, et très facilement, avec mon homologue locale, Hanane. Elle avait un an de moins que moi, parlait parfaitement français, était compétente, vive et souriante. On s’est tutoyées dès le premier jour, sans faire de façons, alors que nos collaborateurs étaient plus pincés. Elle habitait « encore » chez ses parents, mais dès la première semaine elle m’a invité à venir y boire le thé, d’abord, y manger, ensuite. Mes collègues masculins ont presque jalousé cette facilité de contact ; de leur côté, ils se sont certes liés aussi avec leurs homologues, mais peu ont été invités, et surtout aussi vite, dans l’intimité des familles. C’est une des premières manifestations de vie quotidienne liées à l’islam que j’ai comprise : le foyer étant le lieu de la femme, seule celle-ci peut réellement décider d’y recevoir une invitée. L’homme, d’une part ne saurait inviter une femme chez lui, et d’autre part garde ses relations à l’extérieur : au café, principalement, au restaurant pour les repas d’affaires. Il arrive bien sûr qu’il invite des amis chez lui, mais ceux-ci n’auront alors accès qu’à la « pièce de réception et de représentation», autrement dit au salon (souvent meublé de tables basses sculptées à la main et de somptueux sofas, comme signes extérieurs de richesse). Alors qu’en ce qui me concerne je suis, d’une certaine manière, entrée par la petite porte, certes, mais j’ai aussitôt eu accès à l’ensemble de la maison. Hanane et sa mère étaient d’ailleurs tout heureuses, visiblement, de me faire visiter les différentes pièces et de me faire découvrir leur cadre de vie habituel.

Très vite encore, c’est à dire dès le premier week-end, Hanane et moi sommes devenues vraiment copines. Elle savait pertinemment que, durant mon temps de loisirs, je n’aurais ni famille ni amis à retrouver et elle me proposa une sortie au cinéma, en sa compagnie bien sûr, avec quelques amies. Ce fut la seule proposition qu’elle me fit avec une certaine réserve, craignant sans doute que je ne réagisse mal à l’idée de fréquenter hors du travail une collègue que je voyais déjà toute la semaine. Mais visiblement mon enthousiasme la soulagea et la ravit ; et à compter de ce jour-là, on peut dire que nous sommes devenues quasiment inséparables, en toute simplicité.

Je ne sais pas dans quelle mesure Hanane a jamais eu conscience de la qualité de son accueil, de l’importance de sa gentillesse. J’en étais presque gênée d’ailleurs, quand je pensais qu’en France jamais elle n’aurait été reçue aussi bien. Alors que de son côté, on aurait toujours dit que c’était ma présence qui l’honorait, et non l’inverse. J’ai appris depuis que l’hospitalité orientale se manifeste ainsi, dans des largeurs que notre esprit étriqué peine à concevoir, et que cette attitude n’était finalement rien de plus que naturelle. Malgré tout, j’en ai éprouvé –et j’en éprouve toujours- une profonde reconnaissance envers Hanane, sa mère et, de façon générale, toutes les femmes et filles de sa famille.

Jamais je ne me suis sentie importune, au contraire, elles semblaient adorer répondre à mes questions, qui parfois les faisaient rire, et appréciaient ma compagnie dans tous les instants. J’étais à la fois la sœur, qui a accès à tous les endroits et les secrets de la maisonnée, et l’hôte de valeur, à qui il est interdit d’éplucher une courgette. Hanane se cassait la tête, se donnait du mal, spontanément, pour varier les activités et me faire découvrir différents aspects de sa vie, de son pays, de sa culture. Les jours de repos, elle organisait des excursions ; en cuisine, sa mère m’apprenait des recettes. Sa petite sœur me traduisait les séries télévisées locales, en m’apprenant à chaque fois quelques mots d’arabe. Tout se faisait dans la légèreté et la bonne humeur, la sérénité aussi, car Hanane savait être attentive à nous ménager des pauses, surtout quand la chaleur se faisait écrasante. Avant la fin de la troisième semaine une couche me fut réservée dans la chambre d’Hanane –une de ses sœurs émigra dans la chambre voisine, afin que je puisse faire la sieste tranquille. Je dormais encore à l’hôtel –climatisé, fonctionnel et impersonnel- qui m’était payé par l’entreprise, mais c’était avec amertume, presque déchirement, que j’y rentrais chaque soir, dans la solitude. Je préférais la chaleur de la vie familiale, quitte à transpirer sous le vieux ventilateur grinçant, à la solitude froide de la chambre d’hôtel standard. D’ailleurs Hanane était triste aussi de me voir y retourner, et nos au revoir s’éternisaient ; une ou deux fois nous avons joué à nous raccompagner, elle à mon hôtel, moi chez elle, comme deux gamines qui n’arrivent pas à se quitter –et c’était bien ça, du reste. Cela nous amusa beaucoup. Mais nous avons aussi su être très responsables, car au travail, nous étions irréprochables.

Ainsi, très vite, grâce à Hanane, j’ai pu plonger dans une vie locale authentique, tout en poursuivant ma mission professionnelle dans les meilleures conditions. Mes collègues masculins n’eurent pas la même chance, d’une part parce qu’aucun n’était appelé à rester aussi longtemps que moi –pour la plupart ils faisaient des interventions ponctuelles puis repartaient en France- d’autre part, parce que les liens qui pouvaient se créer entre hommes étaient tout à fait différents ; de fait, les quelques-uns qui vinrent assez souvent ou restèrent assez longtemps pour se faire des amis dans la population locale suivirent plutôt un processus inverse : au lieu d’être invités dans une famille –ce qui arriva quand même quelquefois, comme je l’ai expliqué, de façon assez formelle- ils recevaient leurs relations au bar de l’hôtel, qui servait de l’alcool. Quelques-uns sont sans doute allés au bordel, dans des endroits douteux où, au lieu de s’intégrer dans la culture locale, ils apportaient /exportaient leur occidentalité. La plupart se comportaient en touristes consommateurs, c’est à dire que leurs temps de repos étaient consacrés à parfaire leur bronzage, à aller jouer au golf ou, au mieux, à visiter un lieu hautement touristique. Je ne porte sur eux aucun jugement ; au sens propre, ils n’ont pas eu les mêmes « ouvertures » que moi, dont je n’ai pu bénéficier d’ailleurs qu’en tant que femme. J‘aurais volontiers invité certains de ces collègues, que j’aimais bien, à prendre part à mes propres découvertes, mais je savais pertinemment que ce n’était pas envisageable. A moins d’être mon mari, un homme n’entrerait pas chez Hanane en ma compagnie ; et eût-il été mon mari, qu’il aurait dû se cantonner à la partie masculine de la maisonnée, aussi bien en termes de géographie que de rencontres, c’est à dire qu’il aurait été plus ou moins contraint, par la force de la tradition, de fréquenter presque exclusivement les frères et le père d’Hanane. Du coup, je n’avais pas réellement mauvaise conscience ; je profitais de ma chance sans autre arrière-pensée attristante que celle du retour. Car les choses se passaient tellement bien que très tôt je commençai à penser que 4 mois, c’est drôlement court, finalement.


Hanane aimait cultiver l’amitié ; c’était tout un art chez elle, et je le ressentais aussi bien à titre personnel, percevant notre attachement grandissant, que sur un plan plus général. Ses relations se divisaient en trois cercles concentriques, très fréquents d’ailleurs dans tout univers relationnel, qui s’interpénétraient : dans le premier cercle, les intimes et amies très proches –une seule « véritable » amie en fait, mais je ne le compris que plus tard. Puis le cercle des amies habituelles, une demi-douzaine qui se retrouvaient régulièrement, plus d’une fois par semaine, chez l’une ou chez l’autre ; enfin un nombre incalculable de copines, cousines et autres anciennes camarades d’école qui gravitaient autour de ce second cercle et participaient plus ou moins erratiquement à ses activités, et parmi lesquelles je me perdais. Peu à peu cependant je commençai à reconnaître certains visages récurrents et je me liai même avec les unes et les autres, sous le regard bienveillant d’Hanane, qui considérait que « les amies de ses amies étaient ses amies » -et inversement. La plupart parlaient français avec aisance et même avec plaisir, ce qui facilita les échanges. Cela n’empêchait pas certains petits groupes de discuter en arabe bien sûr sans que je m’en formalise (il n’aurait plus manqué que ça !) ; lorsque le sujet le justifiait, on m’associait parfois à ces conversations, soit en me traduisant ce qui avait été dit, soit en glissant vers le français. Nous parlions un peu de tout, principalement de sujets superficiels tels que la mode vestimentaire, les films américains, les gastronomies comparées, mais il m’apparut de plus en plus clairement que les sujets qui interpellaient le plus ces demoiselles –toutes âgées de 15 à moins de 30 ans- étaient liés à la vie affective en général, familiale et sentimentale plus précisément, sexuelle peut-être. Très peu osèrent aborder ce dernier sujet avec moi, mais il était évident que leur éducation, aussi élevé que soit leur niveau d’études, comportait de grosses lacunes dans ce domaine ; en général, elles avaient été séparées des garçons depuis leur enfance et ne connaissaient de l’univers masculin que ce qu’elles avaient pu apprendre de leurs frères ou de leurs cousins –lesquels, d’ailleurs, étaient victimes de la même ignorance inversée.

La plupart, par pudeur certainement, ne me parlèrent jamais directement de sexualité, plutôt de vie sentimentale ; mais certaines questions, et notamment celle de la virginité qui les taraudait particulièrement, finirent par être posées, de façon détournée ; mon statut de femme occidentale les intriguait manifestement, et je constatai à ce sujet qu’elles avaient souvent, sur la question, une conception du « respect dû à la femme» assez inattendue et surprenante –ainsi que des techniques franchement douteuses pour le rester (vierges ou douteuses ? !). Quant à Hanane, dont j’étais la plus proche, curieusement elle n’entra jamais avec moi dans ce type de confidences, bien que je l’aie vue très loquace et visiblement plus « libérée » sur des sujets plus scabreux, et que nous ayons pu nous livrer à des confidences très intimes par ailleurs. On aurait dit que le sujet ne l’intéressait pas. Il ne m’avait pas fallu longtemps pour comprendre que si les prétendants se bousculaient, elle n’avait pas de fiancé, ni même d’ «élu de son cœur », contrairement à certaines, qui vivaient des amours clandestines plus ou moins poussées. Plus inhabituel encore, contrairement à la majeure partie de ses paires, Hanane ne semblait pas pressée de se marier, et plus d’une fois devant moi elle rendit grâces à sa famille d’appartenir aux gens « ouverts d’esprits » qui ne poussaient pas les filles au mariage à tout prix. Mon statut de femme indépendante l’intéressait et elle me posait de multiples questions sur ma façon de gérer mon existence au quotidien sur un plan matériel et moral. Je finis par lui avouer, à mots d’abord mesurés, que je passais pour une séductrice qui accumulait les conquêtes (ce qui, de fait, relevait beaucoup plus des fantasmes des collègues que de la réalité). Cela ne la choqua pas le moins du monde ; en revanche elle s’intéressa beaucoup à la façon dont j’étais perçue par mon entourage, proche en particulier –la famille surtout. Le fait qu’une femme de son âge puisse envisager sereinement d’avoir une vie complètement autonome la fascinait visiblement ; elle enviait ce qu’elle appelait ma « liberté », quand dans sa culture traditionnelle et quel que soit son âge une femme restait toujours sous la coupe d’un père, d’un frère, d’un mari. Dans nos discussions, elle aimait prendre la mesure de ce qu’était une liberté entière, car même si elle le savait « en théorie », elle ne l’avait jamais envisagé très concrètement. En essayant de maîtriser au mieux les informations que je lui donnais, au moins avais-je l’impression de lui apporter –enfin !- quelque chose en échange de tout ce que j’avais reçu d’elle.


Je n’ai commencé à comprendre réellement Hanane que le jour où elle me présenta Amel, sa meilleure amie ou plus exactement, comme elle me le dit elle-même, « l’élue de son cœur ». J’avais suffisamment éprouvé la maîtrise qu’Hanane avait de la langue française pour savoir qu’il ne s’agissait pas de sa part d’un emploi impropre de l’expression. Hanane et Amel s’aimaient dans le vrai sens du terme, il suffisait de les voir ensemble pour le comprendre. Et Hanane de son côté avait suffisamment pris le temps de mesurer mon ouverture d’esprit pour se risquer à me la présenter de cette façon. Hanane me lança un regard glissant, Amel sourit timidement ; quant à moi, je fus surprise une fraction de seconde, mais aussitôt tout me parut brutalement beaucoup plus clair, et plus simple.

Hanane et Amel étaient des amies d’enfance, mais Amel était d’une origine plus modeste et d’une famille plus conservatrice ; toutes deux s’étaient connues dès l’école primaire, puis s’étaient perdues de vue à l’adolescence, Hanane étant allée dans un lycée plutôt prestigieux tandis qu’Amel poursuivait des études plus ordinaires. Elles s’étaient retrouvées presque incidemment à l’occasion d’une fête familiale, et, depuis, ne s’étaient plus quittées, du moins affectivement. Leurs familles les autorisaient à se fréquenter, ne pouvant y voir du mal, mais du côté d’Amel cette amitié avec une fille de famille « un peu trop libérée » n’était pas vue d’un très bon œil. Le père d’Amel, en particulier, n’avait qu’une hâte, celle de voir sa fille mariée et prise en charge par un bon mari qui lui éviterait –ou lui interdirait ?- de travailler. Amel temporisait de son mieux, elle avait déjà refusé deux prétendants sous des prétextes divers, mais manifestement la menace d’un mariage imposé pesait au-dessus de sa tête, de façon d’autant plus pressante que sa sœur cadette arrivait elle aussi en âge d’être mariée et que la tradition voulait qu’Amel soit mariée avant elle… Aussi Amel et Hanane profitaient-elles au mieux du temps et de la liberté dont elles pouvaient encore jouir pour se voir le plus possible ; je compris d’ailleurs alors, à demi-mot, que les soirées où Hanane avait été « indisponible », dans les premiers temps de notre rapprochement, avaient été consacrées à Amel, qui ne bénéficiait pas de la même liberté qu’elle et dont les rendez-vous étaient d’autant plus précieux. Pendant un temps je m’étais demandée ce que cachaient ces silences et ces approximations chez une Hanane par ailleurs transparente comme l’eau claire…

Hanane elle-même parut soulagée de m’avoir enfin révélé ce que cachaient ses déclarations confuses, quand elle me disait, les yeux ailleurs, qu’elle n’était pas libre pour telle ou telle occasion ; j’avais imaginé une amourette, et je ne comprenais pas les farouches dénégations d’Hanane qui me jurait qu’elle n’avait aucun galant, alors qu’elle savait parfaitement que je n’y aurais vu aucun mal. Evidemment, je m’étais grossièrement trompée ; il ne s’agissait ni d’une amourette, ni d’un galant, mais d’une véritable histoire d’amour. Quand Hanane fut bien assurée que je l’avais compris, elle n’en rajouta pas. Elle était pudique, et sensible, et ne développa pas la question –je n’y revins pas davantage. Simplement, certains jours, elle me disait « ce soir, je vois Amel », et je comprenais que je devais prévoir une soirée seule devant la télé de l’hôtel –ou à la rigueur, avec certaines de ces copines avec lesquelles je m’étais liée ; Hanane n’était pas possessive en amitié.

Son histoire, d’ailleurs, était loin d’être unique, et son aveu m’ouvrit les yeux sur un certain nombre de filles de sa compagnie. Les premiers temps, je les avais trouvées chaleureuses, voire caressantes, entre elles surtout –jamais je ne fus l’objet, sans le souhaiter, d’un geste déplacé- mais j’attribuais cela à la culture orientale, plus tactile, du moins entre personnes du même sexe –et sans doute d’ailleurs pour compenser le manque très général d’échange physique entre hommes et femmes. Mais ayant pris connaissance des amours d’Hanane, je commençais à douter de l’innocence de certains contacts et je constatais alors que certaines filles se draguaient plus ou moins ouvertement, même si c’était souvent par jeu et coquetterie ; certaines par ailleurs formaient de vrais couples plus ou moins officiels, venant toujours ensemble, ne se quittant jamais, se tenant par la main, s’asseyant côte à côte et se câlinant sans discrétion excessive. C’est alors que je touchais du doigt (si je peux me permettre) les dérives du cloisonnement religieux des sexes, qui aboutissaient finalement à ces amours que la religion, précisément, considérait comme contre-nature. Ce n’était pas un groupe de jeunes filles à marier, ce n’était plus un gynécée, c’était Canary Bay. Ouh ouh.

Je me souviens en particulier d’une fête, dans les appartements d’Hanane, justement, où se retrouvèrent une douzaine de ses amies parmi les plus proches et les plus régulières –des habituées, pourrait-on dire. Je ne sais plus très bien ce que l’on fêtait ou quel était le prétexte, au juste. Toujours est-il qu’on se retrouva entre filles, comme il se doit et comme d’habitude, mais que la soirée prit une tonalité particulière, du fait de la musique et des fumées. Les filles fumaient beaucoup, en général, dès qu’elles étaient à l’abri des regards, et de préférence des cigarettes américaines ; quelquefois aussi du kif. Ce soir là, deux d’entre elles avaient en plus apporté de l’alcool, et je ne sais pas si c’était dû à la lune, mais l’ambiance était franchement capiteuse. Elles mirent de la musique, de plus en plus fort, et commencèrent à danser ; d’abord des danses de groupes auxquelles je m’associais, sur de la musique orientale que je commençais à apprécier, des dabkés libanaises notamment, joyeuses et festives. Ce fut un pur moment de joie collective et intense. Puis l’atmosphère évolua doucement vers une certaine langueur, d’abord avec les hautbois, très émouvants ; puis il y eut un vague intermède de danse du ventre, assez renversant je dois le reconnaître ; les hommes parfois ne savent pas ce qu’ils ratent en confinant leurs femmes –et en se les figurant à l’abri des tentations charnelles... Enfin la lumière fut baissée, on en vint à des danses plus voluptueuses, presque toujours dansées en couples avec une chaleur croissante. Certains regards, certains gestes furent de plus en plus explicites ; il y eut des baisers appuyés, des caresses tendres, des rires étouffés, des soupirs profonds et sensuels ; je me laissai gagner moi-même par cette atmosphère envoûtante et ne cherchai plus à garder le contrôle des événements : aussi je n’expliquerai pas comment je me réveillai finalement, au matin, dans mon lit habituel, dans la chambre d’Hanane qui dormait sur le lit voisin. Elle s’éveilla avec l’œil clair, n’ayant pas bu d’alcool ; elle avait même, comme elle me le raconta plus tard, raccompagné Amel chez elle, au petit matin, avant de revenir. Comme par un accord tacite, nous n’avons jamais reparlé de ce qui s’était produit cette nuit-là.

Une autre scène marquante se produisit quelques semaines plus tard, à l’occasion du mariage d’une cousine éloignée –et ravie, pour sa part, d’avoir trouvé un époux à son goût. Dans la tradition de munificence de la culture locale, ce mariage devait être une grande fête rassemblant plus d’une centaine d’invités et dont les réjouissances devaient se dérouler sur cinq jours, suivant un rituel bien déterminé et sans compter la partie préparatoire ; celle-ci consistait notamment, en dehors des préparatifs logistiques et de décoration des lieux, en des soins corporels très complets à destination de la mariée, prioritairement, mais aussi de toutes les femmes devant assister à la cérémonie. Pour ce faire, les familles des futurs mariés avaient réservé pour deux jours un hammam de la ville, un grand bain public comportant de nombreux bassins et plusieurs vastes salles carrelées d’azulejos, à différentes températures, du tiède à la vapeur quasi suffocante –il convenait d’ailleurs de s’y préparer progressivement ; on y trouvait aussi, au détour de couloirs plus ou moins dérobés, de nombreuses alcôves à douches et bains individuels – quoique assez grands pour recevoir deux personnes-, ainsi que des tables de massage ou de soins divers réparties dans l’ensemble de l’établissement. Le premier jour était réservé aux hommes et au marié, le second aux femmes accompagnant la mariée, c’est à dire à toutes les femmes invitées au mariage –dont j’étais, ainsi qu’Hanane bien sûr, Amel, et de nombreuses autres compagnes que je commençais à bien connaître.

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MessageSujet: Re: Orientales - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:27

Dès l’entrée et le passage aux vestiaires, je compris que je devais abandonner toute notion de pudeur ; les employées nous distribuaient certes deux serviettes –sèches, tièdes et parfumées- chacune, mais je découvris que sitôt passés les détours architecturaux qui isolaient le hammam des regards extérieurs, la nudité la plus complète était de mise. Certaines femmes, qui avaient fini leur séance, portaient parfois, d’ailleurs non sans grâce, une serviette roulée autour de la tête ; mais l’autre était presque systématiquement sur l’épaule, ou portée à la main. Personne ne cherchait donc à masquer l’intégralité de sa chair ni de ses replis les plus secrets –même si je ne constatai, à l’inverse, aucune ostentation, aucun regard appuyé. On se promenait nues avec naturel et simplicité ; et une fois l’effet de surprise passé, je m’y habituai assez vite, tant les choses semblaient aller d’elles-mêmes, que ce soit pour les jeunes filles à peine pubères ou les octogénaires plissées, sans fausse honte. Toutes semblaient parfaitement assumer leurs corps –ou du moins, celles dont ce n’était pas le cas n’étaient-elles pas venues. Cela pourrait expliquer d’ailleurs pourquoi elles étaient si nombreuses, proportionnellement, à être jolies.

Hanane, comme toujours, me servit d’initiatrice ; je suivis ses consignes et je m’en trouvai bien. Elle prit le temps de me faire visiter les différentes salles, de me montrer les différents services, me disant que j’aurais ensuite tout le loisir de me promener –ou de m’arrêter, selon ma convenance- dans l’établissement comme bon me semblerait, tandis qu’elle-même vaquerait à ses occupations, qui l’attendaient dans une alcôve.

Je trouvai l’endroit, et l’ambiance qui y régnait, purement fascinant. Tout y baignait dans une sorte de vapeur plus ou moins légère, selon les salles, qui voilait les contours des êtres et des objets ; la luminosité elle-même, provenant de sources diffuses, de verres dépolis, de cours intérieures ou de lumières tamisées, était douce et apaisante ; un léger fond musical paisible se faisait entendre dans certaines salles, les autres étant silencieuses, bruissant uniquement des mouvements de l’eau et d’un vague brouhaha chuchoté –car on avait tendance à baisser naturellement la voix en ces lieux. Des groupes de deux ou trois se croisaient, se frôlant parfois, emportant un sillage de parfums légers et délicats. De nombreuses femmes bavardaient par petits groupes, assises voire allongées sur les bords des bassins. Beaucoup de couples se rendaient le service réciproque de différents soins du corps : épilation, gommage, massages aux huiles parfumées. Peu de femmes étaient, ou restaient seules ; Hanane me recommanda à Zineb, une de ses amies qui prit le relais, c’est à dire promit de s’occuper de moi tandis qu’Hanane s’enfonçait dans les profondeurs obscures et secrètes du hammam.

Zineb étaient une femme d’une quarantaine d’années, très avenante, souriante, le regard franc. Elle me proposa de passer par les différentes salles, selon l’ordre recommandé, en y prolongeant le séjour selon mon appréciation de la température ambiante, puis de finir, après la douche et le bain, par un massage complet qu’elle me ferait, si je le désirais. Ce programme me convenait tout à fait.

Nous nous arrêtâmes assez longuement dans l’avant-dernière salle, celle où la chaleur était à un degré juste en dessous du maximum. Là, je sentis une irrésistible langueur m’envahir, et je m’allongeai sur ma serviette, tandis que Zineb procédait sur moi à une sorte de gommage, faisant jaillir de mes pores de petites boulettes de crasse noire. En même temps elle me fit la conversation, avec une certaine liberté, considérant que je lui avais été présentée par Hanane, qu’elle connaissait visiblement bien –ainsi qu’Amel. Zineb me révéla notamment que la salle voisine, avec une température équivalente, était celle par où transitaient celles qui n’étaient pas venues en couple, mais souhaitaient en former un, le temps du passage au hammam, ou plus si affinités ; et elle me demanda alors avec une pointe de malice si je serais intéressée pour y faire un passage. Je ne m’y sentais pas tout à fait prête encore, commençant à peine à m’abandonner, mais lui demandai, avec la même malice, si elle-même souhaitait s’y rendre ; ce à quoi elle me répondit qu’elle avait déjà eu le plaisir, dans la matinée, de retrouver son amie ici-même, dans les alcôves retirées du hammam, et qu’elle était de nature fidèle. Je fus ravie de voir que nous nous entendions si bien et j’en profitai pour me renseigner sur sa façon d’analyser et de gérer, en tant qu’aînée, le statut des femmes telles qu’Hanane, Amel ou elle, dans le jeu social et relationnel imposé par la religion…

Zineb fut directe, sans être brutale ; elle me répondit que tout était affaire de bon sens- c’est à dire de discrétion, car il était stérile et contre-productif de se rebeller contre l’ordre établi- et affaire de chance aussi. L’idéal, dans cette société où une femme n’existait que mariée et mère, était d’épouser, comme elle avait pu le faire, un inverti, afin de sortir de l’emprise familiale et de sorte que chacun serve de façade à l’autre. Il fallait avoir suffisamment de jugeote pour trouver le bon parti –ne pas commettre d’impair lors de la mise au point nécessaire, ne pas se découvrir inconsidérément face à un inconnu!- et savoir ensuite déterminer une sorte de contrat –tacite ou explicite- avec son époux, afin que chacun puisse vaquer librement à ses amours sans entacher la réputation familiale. Cela paraissait assez simple, finalement, et plutôt confortable. Ainsi avait-elle rencontré à 18 ans cet homme intelligent, qui attendait d’elle ce qu’elle attendait de lui, une liberté réciproque dans le respect et la confidentialité. Ils avaient convenu, pour sauver parfaitement les apparences, d’avoir deux enfants, et pour cela avaient dû se forcer un peu, mais Zineb étant jeune au début de son mariage, elle était très fertile et leurs efforts avaient immédiatement porté leurs fruits. Tout en continuant d’élever et d’aimer ensemble leurs enfants, ils étaient donc totalement libres l’un et l’autre d’aimer où ils voulaient, dans leurs appartements respectifs. Zineb pouvait ainsi fréquenter ses amies sans que personne y trouvât rien à redire ; n’ayant aucune fréquentation masculine on l’imaginait même d’une fidélité exemplaire –ce qui, en un sens, était d’ailleurs exact. Et il en allait de même pour son conjoint, bon père, bon mari, et notoirement pas coureur de jupons. Ainsi l’effet des traditions religieuses et conventions sociales était-il l’exact inverse de l’objectif recherché, mais puisque chacun y trouvait son compte et que personne de l’extérieur, non-initié, n’en avait connaissance, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Nous eûmes ainsi une conversation très instructive, et très agréable ; à la suite de quoi, un peu échauffée, j’allai satisfaire ma curiosité dans la salle voisine ; puis je retrouvai d’abord Zineb, après douche et bains, pour le massage promis, et enfin Hanane et Amel vinrent nous rejoindre en fin d’après-midi.

Ce fut une journée, pour le moins, très délassante.


Le mariage en lui-même ne fut pas moins instructif. Nous nous trouvions au sein d’un groupe d’une trentaine de femmes de tous âges, de la grand-mère à l’adolescente, à participer à différentes tâches collectives, entre la cuisine, la décoration des salles où auraient lieu les réjouissances, l’habillage de la mariée, l’accueil des invitées qui venaient de loin, la prise en charge des enfants. Je ne me séparais pas d’Hanane et m’associai à elle pour la plupart des travaux qui nous étaient demandés, ce qui me permit d’enrichir ma connaissance des coutumes locales. Le soir, nous dormions toutes dans la même grande pièce, à même le sol couvert de tapis, et c’était le moment des conversations murmurées, des confidences tardives. Hanane et moi avions pris une semaine de congé « de droit » pour le mariage ; Amel, qui travaillait dans la journée, nous rejoignait certains soirs. Toutes deux, comme d’autres, dormaient enlacées au vu et au su de tout le monde. Tout le monde s’en fichait, apparemment ; les seules choses qui importaient réellement, dans la tradition, c’était d’être sûr que le marié serait le père génétique de ses enfants, à qui il transmettrait son patrimoine, et les amours entre filles ne posaient pas problème sur ce plan-là.

Je vécus donc le mariage traditionnel selon le déroulement rituel, dont je passerai les détails, de la mariée couverte de bijoux attendant le prince qui arrivait à cheval, à la nuit d’attente du drap taché, suivi de youyous et d’une grande frénésie festive. J’appris à me faire belle, selon les critères en vigueur, à danser, à taper dans les mains, à goûter de tous les plats, à sourire à tout le monde, à croiser des regards éloquents, aussi bien masculins que féminins, à pressentir les intrigues puis à deviner ce qui se passait dans l’ombre des lauriers, et souvent à m’en montrer complice. Au bout du 5ème jour de musique, de fête, de danse, la fatigue aidant, les rencontres et les découvertes s’étant multipliées, il me semblait que le respect des traditions n’était qu’un prétexte à une grande mascarade à laquelle seuls les enfants croyaient peut-être encore alors que tout le monde en connaissait les détournements et les débordements, jeunes comme vieux sachant très bien de quoi il retournait réellement, les premiers pour le vivre, les autres pour l’avoir vécu…

On m’avait dit qu’un mariage arabe valait le coup d’être vécu de l’intérieur, et je mesurai en effet tout l’intérêt que cela présentait, en même temps je perdis à peu près tout ce qu’il me restait d’innocence.

Ensuite, Hanane et moi reprîmes le travail et le train-train habituel. Il me restait trois semaines avant la fin de ma mission.


Un matin, sans prévenir, Hanane ne se présenta pas au travail. Comme cela n’était pas dans ses habitudes je m’en inquiétai et décidai de lui rendre visite dès la pause de la mi-journée.

Quand j’arrivai chez elle, c’était l’heure de la sieste et tout était silencieux. Je frappai à la porte de derrière, celle des appartements des femmes, et ce fut la petite sœur qui vint m’ouvrir, pieds nus, puis m’entraîna sans un mot, par la main, jusqu’à la chambre d’Hanane dont elle ouvrit tout doucement la porte pour me faire entrer.

Hanane était là, en petite tenue, culotte et soutien-gorge de coton blanc sur sa peau mate –mais depuis le hammam, il en fallait plus pour me choquer !- le corps offert au ventilateur ; allongée en biais sur son lit, la tête relevée par un coussin, les jambes croisées sur le lit voisin qui avait été accolé au sien, elle entourait d’un bras léger les épaules d’Amel qui avait la tête sur son ventre, le visage tourné vers elle. Amel était aussi en tenue légère ; on voyait ses épaules se soulever doucement à un rythme régulier, elle dormait sans doute. Les draps sous elles étaient froissés. La chambre sentait l’amour.

Hanane somnolait, mais quand la porte s’ouvrit elle leva une paupière et, me reconnaissant, leva juste un doigt devant ses lèvres pour me faire signe de ne pas faire de bruit. Je vins m’asseoir près d’elle et la regardai d’un air interrogateur. Elle m’expliqua alors, succinctement, qu’Amel avait eu une dispute avec son père, qui lui avait trouvé un nouveau fiancé, et qu’elle s’était enfuie de chez elle.

Hanane avait l’air à la fois lasse et heureuse. Elle me dit que cette situation commençait à devenir réellement pesante ; qu’elle avait déjà pensé à quitter le pays, avec Amel, qu’elle avait même fait établir un passeport dans ce but. Mais Amel, elle-même, n’avait pas de passeport, pour des raisons à la fois pratiques et affectives, car un départ précipité eût été définitif et Amel ne se résignait pas à l’idée de quitter sa famille, sa mère notamment. Sans compter qu’il n’était pas évident d’obtenir à l’étranger un permis de séjour, sous le seul prétexte d’y vivre des amours contre nature… Hanane poursuivit avec un sourire, disant que les enlèvements d’amour étaient une tradition dans le pays, et que ce serait tout à fait dans l’esprit des Mille et une nuits, finalement, qu’une princesse enlève une princesse…

J’essayai de réconforter un peu cette amertume cachée sous la rêverie en lui parlant de la solution apparemment si parfaite trouvée par Zineb ; Hanane haussa légèrement une épaule ; Zineb était bien optimiste : des maris comme le sien n’étaient pas monnaie courante. La plupart, même s’ils étaient tout à fait capables d’amours inverties, en particulier avant le mariage pour satisfaire leurs appétits sans contrevenir aux principes religieux, avaient tendance ensuite à user et abuser des droits que leur accordait leur statut officiel d’époux. Et sur ce plan-là, le nouveau promis d’Amel avait l’air des plus intransigeants…

Je restai auprès des deux amies le temps de la pause puis retournai au travail. J’y retrouvai Hanane dès le lendemain, à l’heure habituelle –elle était même arrivée plus tôt, pour compenser un peu son absence. Elle paraissait assez sereine. Apparemment, la situation s’était apaisée –même si une légère inquiétude avait laissé des traces sur son visage habituellement si égal.

La fin de ma mission arriva vite, trop vite. Je prolongeai quelques jours en prenant mon congé de fin de mission sur place, puis il me fallut bien me résoudre à rentrer « chez moi ». Hanane n’organisa pas de fête pour mon départ et je refusai qu’elle m’accompagne à l’aéroport, n’étant pas sûre moi-même de maîtriser mes propres émotions. Je passai les deux jours précédant le décollage à faire mes adieux à tout le monde, toutes ses amies qu’elle m’avait présentées et dont j’avais été plus ou moins proche, selon les occasions. Cent fois, je promis de revenir –dès les prochaines vacances !-, mille fois d’écrire ou de téléphoner, et inlassablement je répétai que j’accueillerais volontiers qui souhaiterait venir, même si je me savais incapable d’offrir une hospitalité à la mesure de celle dont j’avais bénéficié. On fait ce qu’on peut, et mes intentions étaient sincères. En guise de plaisanterie, je déclarai que s’il avait fallu faire des adieux dignes de l’accueil que j’avais reçu, j’aurais dû commencer le jour de mon arrivée…

Hanane refusa de me laisser seule la dernière nuit à l’hôtel, craignant mon vague à l’âme, et elle eut raison ; elle me tint compagnie toute la nuit avec sa gaieté coutumière, et empêcha ainsi un coup de cafard qui ne me prit que trop tard, une fois dans l’avion. A midi, je mangeais chez elle, encore avec sa famille. Une dernière fois, sa mère m’embrassa, pleurant avec de vraies larmes ; elle me rappela que je devais revenir avec mes parents, mes frères mes sœurs, et toutes la famille élargie, ce que je promis. Leur maison était –presque- aussi grande que leur cœur…

Hanane m’embrassa aussi, mais sans pleurer, puis me poussa dans le taxi qu’elle avait appelé pour moi, et paya la course d’avance. Elle me salua sobrement de la main jusqu’à ce que le taxi tourne l’angle et juste à ce moment-là, je la vis, par la lunette arrière, plonger son visage dans ses mains. Je me retournai et décidai de penser que ces orientales étaient, décidément, bien sentimentales.


Le retour en France me parut très fade, très terne, très morose. Je retrouvai avec joie la famille, les proches, les collègues, mais une distance nouvelle était apparue, que je ne compris pas tout d’abord. Les anciennes copines me parurent un peu bizarres –mais à leurs dires, c’est moi qui l’étais devenue. Je ne trouvai pas chez elles l’écoute ni la compréhension dont j’avais pris l’habitude. Au bout de quelques temps, je compris que ce qui me manquait, c’était cette chaleur humaine si particulière à l’orient, à ses femmes. La lumière, aussi. Et les conversations aussi douces et profondes qu’interminables. Chez nous, on finit toujours par être raisonnable à un moment ou à un autre. On ne sait pas tout donner à l’amitié.

Avec Hanane j’échangeais des mails très fournis, très denses, très nombreux, qui ne remplaçaient pourtant pas nos discussions passées. J’avais l’impression de partager encore son vécu car elle me parlait de préoccupations autrefois communes, de gens que j’avais fréquenté, apprécié, de lieux où nous étions allées ensemble. En revanche, je ressentais amèrement la distance qui nous séparait quand je lui parlais de mon quotidien et que je devinais qu’elle ne pourrait visualiser ce que je lui racontais, faute d’être elle-même venue. J’anticipais même sur les erreurs d’imagination ou d’interprétation qu’elle ferait, sans pouvoir les éviter pour autant. Entre nous il y avait la mer, les frontières, les cultures, les paysages, et mes mots étaient impuissants à lui faire partager mon ressenti. De plus en plus, je me mis à insister pour qu’elle vienne, à son tour, me rendre visite, découvrir mon monde, connaître mon environnement, mes proches. Hanane promettait, mais le temps passait et rien ne se dessinait. Même, ses courriers s’espaçaient, peu à peu. La vie nous reprenait, chacune de son côté. Nous eûmes moins de temps pour nous écrire et cela ne provoqua pas la brûlante douleur que j’avais redoutée : le temps et la distance faisaient leur œuvre, ce qui, en un sens, n’était pas plus mal. Il me semblait que je me détachais, mais, comme je l’ai lu dans un livre pour enfant, ce n’était pas Hanane que j’oubliais ; j’oubliais juste d’être triste…

Il faut dire aussi que très vite, je devinai dans les courriers d’Hanane des réticences, des silences, des non-dits. Elle me parlait d’une foule de petits événements touchants ou amusants, mais laissait sous silence l’essentiel. Plusieurs fois je lui demandai : et Amel ? « Amel, ça va », répondait-elle, sans développer, et elle me parlait de la nouvelle portée de chatons, un roux et deux noir et blanc, de la floraison des hibiscus, de la rougeole de sa petite sœur, du mariage d’une cousine. Les premiers temps, la connaissant, j’y vis de la pudeur, la nécessaire réserve de l’écrit. Avec le recul, je compris qu’il s’agissait d’une fuite, et je l’avertis que si elle ne m’en disait pas plus, je finirais par revenir sans la prévenir. Elle eut le tort de ne me pas me croire. A posteriori, mais bien trop tard, je compris qu’elle n’avait tout simplement pas voulu m’inquiéter.

Huit mois après avoir quitté son pays, j’y revins. Je profitais de 3 semaines de vacances. Je n’avais rien dit à personne, ni d’un côté, ni de l’autre. Au pire, j’avais de quoi me payer l’hôtel, mais pas avant d’avoir retrouvé Hanane et essayé de comprendre ce qu’elle ne voulait pas me dire.

J’eus l’impression de revenir chez moi, dès ma descente de l’avion, avec les odeurs, les couleurs du ciel, les lumières, les sonorités de la langue. Pour un peu j’en aurais oublié la retenue de rigueur et j’aurais sauté dans les bras du premier chauffeur de taxi.

Il me déposa devant la porte d’Hanane, et je sonnai sans la moindre hésitation. Ce fut, comme souvent, une petite sœur qui vint m’ouvrir. Elle me regarda un petit moment, posément, me reconnut, me salua et m’embrassa avec une curieuse chaleur distante, sans surprise, puis appela Hanane avec une voix trop neutre, et disparut.

Hanane demanda en arabe qui c’était, puis s’approcha, me vit, marqua un temps d’arrêt. Ses yeux croisèrent les miens, y restèrent, indéfinissables. Je sentis qu’elle hésitait ; puis d’un coup une vague l’emporta et elle me tomba dans les bras et en me répétant des paroles auxquelles je ne comprenais rien.

Ce fut sa mère qui, au bout de quelques instants vint nous récupérer là et, en marmonnant, nous poussa à l’intérieur, et jusque dans la chambre d’Hanane. On nous y laissa seules. Un peu après la petite sœur vint apporter un plateau avec le thé, et un paquet de cigarettes neuf. Je constatai qu’Hanane s’était mise à fumer.

Hanane, petit à petit, retrouva ses esprits et me raconta tout, l’œil brillant, la joue creuse, la cigarette au bout de ses doigts fébriles.

Finalement, Amel avait quand même été mariée à son « prétendant » ; un bon parti, de son âge, qui avait une bonne situation et qu’elle n’avait aucune raison « acceptable » de refuser.

Hanane me raconta avec une émotion mal contenue le mariage et ses préparatifs, auxquels elle participa, la mort dans l’âme, en tant que meilleure amie. C’étaient des instants pathétiques, ou leur complicité était complète, mais déchirante, puisqu’elle leur était permise par les circonstances qui devaient y mettre fin. C’était une perspective que ni l’une, ni l’autre ne pouvait concevoir, et Hanane se rappela, de sa voix maintenant cassée, ces nuits passées à pleurer ensemble, quand de l’autre côté de la porte on les imaginait en train de rire et de chahuter dans la frivolité des étoffes, en essayant la robe de mariée…

Elle se souvenait du mariage comme d’un moment terrible, cette fête malsaine où il avait fallu avoir l’air de se réjouir de l’image d’Amel comme une poupée couverte d’or et de broderies, malmenée dans une agitation frénétique et artificielle, danser sous son regard absent, volontairement éteint, sourire et avoir l’air de s’amuser comme une folle, parce que sa meilleure amie se mariait… puis cette attente interminable, durant laquelle Hanane aurait pu cent fois courir se jeter sous un train si ses amies –les plus proches, celles qui savaient - ne l’avaient retenue. Et le drap taché de sang, les youyous assourdissants, la reprise de la frénésie et Amel qui reparaissait, sur la pile de coussins damassés, le cou pliant comme sous un poids trop lourd, le regard lointain, si lointain déjà, et cet air d’oiseau blessé à mort…

Hanane avait eu le droit de l’approcher, de lui prendre les mains, puisqu’il fallait la féliciter ; elle avait même pu la prendre dans ses bras, lui chuchoter des mots d’amour. Amel n’avait pas réagi ; elle n’avait même pas pleuré. Elle n’avait rien dit, et la fête s’était poursuivie, laissant Hanane au fond du désespoir.

Puis le mariage s’était fini, on avait tout rangé, Hanane n’avait pas revu son amie pendant deux semaines : les jeunes mariés étaient partis en lune de miel, puis avaient étrenné leur nouvelle habitation, un bel appartement tout neuf avec tout plein de chambres qui n’attendaient que d’être occupées…

Un jour enfin, un délai décent s’étant écoulé, Hanane avait osé reprendre contact avec son amie ; elle avait appelé les parents, qui lui avaient donné le numéro du jeune couple. C’était le mari qui avait décroché, et avait ensuite appelé Amel, n’ayant aucune objection aux retrouvailles des deux amies. Hanane avait alors été invitée à rendre visite à Amel dans ses nouveaux appartements.

C’était la bonne qui lui avait ouvert et Hanane, en retrouvant Amel, avait dû contenir, encore, ses émotions. Amel avait perdu plusieurs kilos, déjà ; elle était comme transparente, très pâle, et son cou gracile portait à peine se tête pourtant légère et fine ; le visage était mangé par les yeux. Les bras commençaient à être décharnés, les vêtements flottaient, mais ce n’était pas pour la danse des sept voiles.

La bonne ayant été renvoyée dans sa cuisine Amel et Hanane purent retrouver un peu de leur intimité d’autrefois. Alors Amel se laissa aller à parler, d’une voix blanche. Elle raconta comment son mari la violait, toutes les nuits, et même parfois plusieurs fois par nuit, car il était assez fier de ses appétits virils.

Pourtant, Amel le répéta, ce n’était pas le mauvais bougre, et il ne faisait pas le mal sciemment. Les premières fois, même, il avait pris les cris de douleur pour des cris de plaisir… Lorsqu’ils étaient parvenus à un certain degré d’intimité, Amel l’avait détrompé. Il était tombé de haut et s’était promis d’essayer de mieux s’y prendre. De lui faire « aimer ça ». Mais jamais Amel n’en était venue à « aimer ça ». Elle le lui avait dit, et répété ; il lui avait suggéré de prendre conseil auprès de sa mère, d’amies mariées, et même l’avait incitée à consulter une guérisseuse. On avait trouvé quelques palliatifs, au moins de quoi lui éviter la douleur –des lubrifiants, en somme. Mais Amel n’était pas soignée pour autant, au contraire. Son corps la dégoûtait, et elle ne pouvait plus rien garder de ce qu’elle avalait.

Elle avait essayé d’expliquer à son mari qu’elle n’avait rien contre lui, mais qu’elle aurait autant aimé qu’il aille éprouver ailleurs sa virilité ; il n’avait pas compris. D’abord, il voulait des enfants. Ensuite, il ne voyait pas pourquoi il serait allé chercher chez des femmes impures, et de surcroît en payant, ce qu’il pouvait avoir gratuitement à la maison, avec une épouse dédiée. Enfin, il lui disait qu’elle était belle, et qu’il l’aimait.

Heureusement, cela dura finalement assez peu, car belle, Amel ne le resta pas longtemps.

Hanane lui avait rendu visite régulièrement, presque quotidiennement, et elle l’avait vue dépérir à vue d’œil. Elle avait essayé de la réconforter, de la réconcilier avec son corps. Avec elle, Amel se laissait un peu aller ; elle aimait les caresses d’Hanane, elle savait encore lui en donner, elle arrivait à s’oublier un peu. Elles eurent quelques miettes de bonheur, quelques instants doux, mais pathétiques. Hanane espérait que sa présence, peut-être, finirait par ramener un peu de chaleur dans le cœur d’Amel, une étincelle dans son regard. Elle voulait y croire encore, même quand Amel lui répétait qu’il était trop tard, qu’elle était irrémédiablement souillée et que les soirs, après l’hommage de son mari, elle se donnait de grands coups de poing dans le ventre –ce qui était d’autant plus vain qu’elle n’avait plus ses règles depuis plusieurs mois déjà.

Au fur et à mesure que le soir approchait, et avec lui l’heure du retour du mari, Hanane sentait la tension remonter. Une espèce de panique remontait dans les yeux d’Amel, son pouls s’accélérait, sa voix s’étranglait littéralement, et pour finir, elle se redressait, fantomatique, et demandait à Hanane de s’en aller. En plus, disait-elle, elle avait honte. Encore plus honte vis à vis d’Hanane, qu’elle n’osait pas regarder en face, comme si elle se sentait coupable.

Quand les choses étaient devenues trop graves, le mari s’était décidé à confier Amel à la médecine « moderne » -à condition de l’accompagner à la consultation, et de vérifier qu’elle serait prise en charge par une femme, naturellement. La doctoresse avait diagnostiqué une anorexie aiguë et foudroyante, et averti que le pronostic vital était engagé. Le mari voulut bien laisser Amel à l’hôpital, où on la nourrit de force avec des sondes, qu’elle s’arrachait. Elle ne voulait pas guérir, elle ne voyait pas pourquoi puisque, ensuite, elle retournerait au domicile conjugal et que tout recommencerait.

La doctoresse interdit les visites du mari et des famille et belle famille ; on ne pouvait pas dire, en effet, que c’était un environnement bénéfique, personne n’ayant su voir venir, personne n’ayant été d’un grand secours. Seule Hanane fut autorisée à venir –en cachette, toutefois, de l’entourage, qui n’aurait pas compris ce régime de faveur. Hanane avait posé un congé à durée indéterminée. Elle vint tous les jours. Sa présence apaisait Amel. Parfois même les infirmières fermèrent les yeux et la laissèrent dormir là, auprès d’elle –cela leur permettait de passer des nuits plus tranquilles. Pendant un temps, Hanane avait cru voir un mieux, retrouvé un peu d’espoir. Depuis qu’elle ne voyait plus son mari, Amel avait recommencé à sourire.

Mais en réalité, il était trop tard. Les fonctions vitales étaient épuisées par un jeûne extrême et prolongé. Une nuit où Hanane était là, heureusement, Amel avait fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.

C’était arrivé quelques semaines plus tôt, à peine. Depuis Hanane était restée prostrée chez elle, sauf pour l’enterrement, où paradoxalement elle avait moins souffert qu’au mariage : là, au moins, elle avait eu le droit d’exprimer sa douleur.


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