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 Médics - Alea

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YulVolk
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Age : 38
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MessageSujet: Médics - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:40

Pseudo de l'auteur : Alea

Nombre de chapitres : 1
Rating de l'histoire : G
Genre de l'histoire : Romance

Résumé de l'histoire : Une autobiographie amoureuse et sensible, auprès de femmes qui soignent l'âme, le corps et le coeur.

Remarques diverses : /

Terminée et Corrigée
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YulVolk
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MessageSujet: Re: Médics - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:44

Trois femmes ont compté dans ma vie, trois femmes seulement (si j'excepte bien sûr ma mère et les autres relations familiales), et l'une d'entre elles m'accompagne encore ; elles ont eu chacune un rôle différent, et aussi déterminant. C'est pour cela que j'ai décidé de parler d'elles aujourd'hui, et ce n'est qu'au moment d'y réfléchir, pour de bon, juste pour écrire en fait, que j'ai pris conscience qu'elles appartiennent toutes trois au corps médical -d'où mon titre.

D'avance, je regrette le stéréotype que cela risque de développer et je tiens à préciser qu'il ne s'agit, ni dans l'intention, ni dans les faits, d'encourager le fantasme vulgaire de l'infirmière nue sous sa blouse ; de fait, je les ai connues toutes trois hors contexte professionnel, et je n'ai pris conscience qu'a posteriori de leur communauté de milieu. Sans doute y a-t-il eu des similitudes d'attitude, des conversations voisines, des points de vue proches, en somme des points communs liés à leurs métiers, mais il me paraît essentiel de préciser tout de suite qu'elles m'ont plu avant même que je sache quel métier elles exerçaient, que je n'ai jamais décidé de faire du « monde médical » mon terrain de chasse -pour autant que j'en aie un- et qu'enfin je les ai rencontrées tout à fait indépendamment les unes des autres.


La première fut Mélodie, l'infirmière aux yeux pers. C'est ainsi que je l'ai qualifiée d'emblée, et sans la moindre arrière-pensée, peut-être un peu pour la rime, mais surtout parce qu'elle avait en effet de magnifiques grands yeux bleu vert au-dessus de son sourire, et que c'était la première chose qui, littéralement, sautait aux yeux quand on la rencontrait.

Mélodie était une amie d'amis, de presque dix ans ma cadette ; elle avait un abord facile, fait de beaucoup de jovialité, d'une convivialité naturelle, de simplicité et d'humour. Je l'ai toujours vue sourire, même aux moments les plus dramatiques- sans doute ne l'étaient-ils que pour moi- de notre relation. On ne pouvait pas se fâcher avec Mélodie. Souffrir, sans doute; mais pas s'en plaindre...

Nous nous fréquentions de manière amicale, voire plutôt camaradique, si le terme existait, c'est à dire avec légèreté et distance ; fait révélateur, nous n'avions pas les coordonnées l'une de l'autre, car nous nous contentions de nous retrouver, assez régulièrement du reste, aux soirées de notre cercle commun d'amis -ce qui ne l'empêchait pas d'avoir ses autres cercles, et moi les miens ; c'étaient donc toujours d'autres personnes qui nous mettaient en présence. Je savais qu'en prévoyant une sortie avec Pierre, Paul ou Jacques, ou Hélène ou Marie, je retrouverais Mélodie, et inversement ; c'était simple et léger. Le reste du temps, nous n'éprouvions pas le besoin de nous voir davantage, et les choses auraient pu continuer ainsi, indéfiniment. Je crois quand même que, en dehors de toute considération spécifique dont il sera question plus loin, nous nous appréciions assez. J'aimais sa bonne humeur, elle aimait mon humour, ou l'inverse, et lors des soirées communes nous nous retrouvions volontiers à plaisanter ensemble. Pour moi, après un an ou deux de soirées accumulées, Mélodie était devenue une « bonne copine » que j'avais plaisir à retrouver à l'occasion ; mais une bonne copine parmi beaucoup d'autres, à propos de laquelle je ne me posais aucune question particulière.

De fait, c'est Mélodie qui est entièrement responsable de l'évolution de notre relation dans le sens où c'est elle qui se décida à me proposer un jour, de but en blanc et alors que nous attendions, toutes deux en avance, les autres à une terrasse de bistrot, un « truc à trois » avec son mec, Hervé – par ailleurs jeune homme d'aspect et de compagnie tout à fait agréables.

J'ai d'abord ouvert de grands yeux, car c'était la première fois qu'une telle proposition m'était faite -en dehors bien sûr des fins de soirées trop arrosées, des ambiances scabreuses et des relations purement libidineuses. Jamais l'idée ne m'avait traversée, qu'il s'agît de Mélodie et Hervé ou de qui que ce soit d'autre d'ailleurs, et la proposition me prit vraiment de court, dans un premier temps. Mélodie vit ma surprise, et elle en rit -comme à son habitude, ceci dit. Elle paraissait à son aise, pas du tout gênée de cette idée pourtant un peu incongrue, et la première chose qui me fit plaisir, fut de penser que si elle avait osé m'en parler, c'est qu'elle avait assez confiance en moi pour ne pas craindre ma réaction. Ensuite Mélodie ajouta « Bin oui tu nous plais », ce qui me fit rosir, et je répondis, en vraie midinette, qu'il me fallait le temps de réfléchir. Ce qui était bêtement sincère ; je n'ai pas beaucoup de préjugés, et je n'étais pas forcément hostile à ce genre d'expérience ; mais comme l'idée était toute nouvelle à mon esprit, il me fallait au moins le temps d'en mesurer les tenants et les aboutissants, d'évaluer les intérêts -et les inconvénients- de la chose, et d'en tirer les conclusions. Je veux dire que ce n'était pas pareil que si, mettons, lors d'une fin de soirée décadente, Mélodie s'était assise à côté de moi et avait commencé à m'embrasser par exemple, et qu'Hervé se soit joint à nous d'une façon ou d'une autre, pour ainsi dire, dans la chaleur du moment. Là, Mélodie m'avait interpellée « à froid », et non pas à la faveur d'un élan incontrôlé comme il peut nous arriver à tous d'en avoir. Cela prouvait qu'Hervé et elle y avaient réfléchi, et même en avaient discuté, comme elle me le confirma. J'avais donc le droit de vouloir y réfléchir aussi...

Dans un premier temps je pensai aux clichés dont les médias nous abreuvaient à l'époque, et je fis remarquer à Mélodie que je n'étais pas du genre « boîte de nuit libertine», ni même « boîte de nuit » tout court -et encore moins « libertine » tout court : mon apparence, dont je ne changerais pour rien au monde, est plutôt « concerts rock », à la limite festival hippie-baba-néo rural, mais rien de très érotique ni provocant, encore moins si on s'en tient aux standards du triolisme, de l'échangisme ou autres sophistications ; Mélodie s'est mise à rire (pour changer) et m'a sortie du cliché ; il n'était pas question de ce genre de pratiques à la mode ; Hervé et elle avaient envie d'un truc à trois, ils ne l'avaient jamais fait, ne se voyaient pas prospecter justement dans les cercles -internet ou autres- réservés à ce genre d'expérience et, en en discutant entre eux, ils avaient pensé à moi. En avaient-ils pressenti d'autres, avaient-ils déjà essuyé des refus ? J'évitai la question ; dans l'absolu, cela ne me regardait pas, et la situation me plaçait d'emblée hors de toute considération de « possessivité ». Du reste, ils n'étaient pas non plus en train d'organiser une partouze ; les choses étaient claires : ce serait « au feeling » -si l'un des participants ne le « sentait » pas, on arrêterait-, dans un environnement « agréable et familier » -chez eux, puisqu'ils vivaient ensemble, ou chez moi, si je préférais-, enfin dans les meilleures conditions possibles d'hygiène, de confiance, et de tendresse. Ce fut ce dernier mot qui emporta mon adhésion (même si je ne l'exprimai pas tout de suite). Il est si peu question de tendresse de nos jours, hormis avec les chats et les enfants... Et lorsque je demandai à Mélodie (sachant que le cas est relativement fréquent), de but en blanc, si elle ne faisait pas ça surtout « pour faire plaisir à son mec », elle me répondit, avec un petit air mutin qui acheva de me conquérir, que « Sûrement pas seulement. » Mélodie n'était pas la reine de la syntaxe, mais elle était très forte pour les sous-entendus coquins, comme j'ai pu le vérifier peu de temps après.

Car j'ai accepté, évidemment ; d'abord parce qu'ils étaient beaux, tous les deux, et dignes de confiance aussi bien que de désir. Ensuite, parce qu'à l'époque j'étais vacante, au sens propre : je n'avais ni amour, ni relation suivie, et pas même de « coups d'un soir » depuis un moment -à croire que j'aspirais à autre chose, et qu'ils l'avaient senti. Enfin parce que je ne voyais pas de raison de ne pas tenter le coup; je ne suis pas curieuse « par principe » d'expériences sexuelles, mais je ne me considère pas non plus comme quelqu'un de trop rigide, je n'ai pas beaucoup de principes moraux, en tout cas pas dans ce domaine, et je ne voyais pas de raison de me priver de quelque chose qui pouvait se révéler agréable. Bien sûr, j'ai demandé un peu de temps pour réfléchir, et Mélodie m'a confirmé qu'elle n'attendait pas de réponse immédiate. Et j'ai réfléchi en effet -mais assez rapidement, considérant que je n'avais franchement pas beaucoup à perdre dans l'histoire. J'ai attendu juste le temps nécessaire pour me faire désirer, mais sans lasser, sans les pousser à « aller voir ailleurs », vers quelqu'un de plus accessible, de moins velléitaire ; dans le fond, je pouvais aussi considérer comme une chance qu'ils aient pensé à moi...

Ainsi nous sommes-nous retrouvés chez eux, un soir, dans une ambiance tamisée, avec une douce musique, un bon repas, du bon alcool et autres circonstances on ne peut plus favorisantes. Je ne m'étendrai pas sur le détail de cette soirée ; je dirai seulement que je me suis surprise moi-même, et que j'y ai pris beaucoup de plaisir. Eux aussi, apparemment.


La suite s'avère moins simple, du moins avec la répétition de ces soirées à trois, l'attachement qui s'ensuivit, et surtout la découverte que je fis à cette occasion de mes réels penchants sexuels.

Je n'avais eu jusqu'à ce jour aucune expérience ni même- je sais que cela pourra paraître incroyable- aucun questionnement homosexuel. Lors de la première soirée avec Mélodie et Hervé, Mélodie s'occupa beaucoup de moi ; je crus que c'était pour me mettre à l'aise, et j'en profitai très largement, mais sans arrière-pensée aucune, pour ainsi dire en toute innocence, mettant sur le compte de la nouveauté l'excitation et le plaisir ressentis ; ce ne fut qu'au cours des soirées et des nuits suivantes que je commençai à m'interroger, constatant que les approches, les baisers, les caresses de Mélodie me faisaient cent fois plus d'effet que ceux d'Hervé, et commençant même à penser à le dissimuler, au moins pour ne pas le vexer. Il s'avéra bientôt qu'il s'en rendait compte, puisque plusieurs fois il lui arriva de nous rappeler d'un « Hé les filles, je suis là aussi », tantôt amusé, parfois contrarié... Dans mon esprit, dans mon corps surtout, les choses devinrent vite très claires. Ce que je recherchais dans ces soirées à trois, ce n'étais pas le triolisme, ce n'était pas Hervé, c'était Mélodie, et elle seule...

Il me fallut un certain temps -et de nombreuses vérifications lascives- pour me faire à cette idée qui venait perturber de façon très troublante, mais aussi très agréable, la conscience que j'avais eue jusqu'alors de ma propre sexualité, et de moi-même. Sans rien dire à personne, et encore moins à Mélodie ni à Hervé, je renouvelai l'expérience à chaque occasion, pour aboutir toujours au même constat: la proximité, la chaleur, la peau et les caresses de Mélodie me faisaient découvrir une variété de jouissances nouvelles, puissantes, et qui me plaisaient infiniment plus que ce que j'avais pu connaître et éprouver jusqu'alors.

Dans un premier temps, je mis cela sur le compte de la nouveauté, de la découverte, ce qui nous poussa, Mélodie et moi, assez loin -alors que du côté d'Hervé je ne voyais que répétitions et redites: même si c'était agréable aussi avec lui, cela n'avait pas le dixième de la force du désir et du plaisir que j'éprouvais pour et avec Mélodie. Assez vite d'ailleurs, comme je ne suis pas du genre à me mentir longtemps et qu'à moins d'entrer dans des perversions complexes, on finit par reproduire des situations connues, j'en vins à me dire que la nouveauté n'expliquait pas tout, et que ce bonheur différent allait bien au delà de l'enthousiasme de la novice. Il ne me restait que deux interprétations possibles: soit j'étais, sans y penser, tout simplement tombée amoureuse de Mélodie -ce qui était aussi de l'ordre du possible-, soit je devais reconnaître que j'avais de manifestes penchants homosexuels, ignorés jusque là -les deux explications n'étant d'ailleurs pas incompatibles,

Je me mis alors à considérer autrement les femmes que j'approchais et que je voyais, non plus, comme auparavant, comme des individus semblables à moi et pour lesquels je pouvais éprouver toutes sortes d'intérêts, hormis de l'ordre du charnel, mais sous l'angle de ce que j'avais pu ressentir avec Mélodie et en les imaginant à sa place, dans son rôle -voire dans le mien. Cela me produisit un effet tout à fait inattendu et troublant, qui acheva de me convaincre que j'avais jusqu'à ce jour méconnu une partie essentielle de ma sexualité, de mes penchants, de mes désirs profonds.

Cela ne fut pas toujours facile, car ce fut naturellement accompagné d'une remise en question presque fondamentale de ma propre personnalité, et de ce que j'avais cru en connaître. Heureusement c'était accompagné d'un certain bonheur, d'une forme de plénitude nouvelle, et ce ne fut pas trop douloureux, quoique très solitaire. Il n'y avait en effet personne de mon entourage à qui je pouvais parler de cette redéfinition de moi-même, et je regrette parfois de n'avoir pu être guidée sur cette voie déviante; cela m'a demandé une certaine force de caractère d'assumer la nouvelle personne que je découvrais en moi. J'y ai heureusement été aidée: d'une part par les caresses innocentes et si tendres de Mélodie, qui jouait son rôle à merveille sans le savoir, me faisant glisser du doute au plaisir; et d'autre part par mon propre caractère, d'un naturel plutôt positif, ainsi que par ma maturité : si cette prise de conscience était survenue à l'adolescence, elle eût sans doute été beaucoup plus perturbante, alors qu'en l'occurrence j'ai finalement accepté plutôt facilement ce bouleversement, le voyant simplement comme un enrichissement, un appréciable élargissement de l'horizon des jouissances possibles.

Si toutefois les choses ne furent pas toujours simples, c'est qu'il me restait à gérer malgré tout, et même plus que jamais, mes relations avec le sexe opposé en général, et Hervé en particulier. Je l'appréciais et le respectais absolument en tant qu'individu, j'aimais sa compagnie et sa conversation, son humour et son humeur et c'est toujours vrai d'ailleurs aujourd'hui. En revanche, dans la situation de découverte absolue et formidable où je me trouvais, je n'éprouvais plus aucune attirance pour son corps, ni pour les échanges que nos corps pouvaient avoir ; en d'autres termes, au propre comme au figuré, j'étais systématiquement tentée de lui tourner le dos -mais naturellement je ne me le permettais pas, car c'eût été, à mon sens, trahir les termes du contrat initial, qui avait posé les bases d'un « truc à trois ». Du coup, aussi bien pour Hervé que -du moins, c'était ce que j'imaginais- pour Mélodie, et que pour ma propre conscience, je m'efforçais de, et me forçais à, avoir avec lui un commerce charnel à peu près équivalent à celui que j'avais avec Mélodie. Mais alors qu'avec Mélodie, j'y prenais grand plaisir, avec Hervé, je n'y voyais qu'obligation ; j'y allais « à contrecorps », tout en le cachant du mieux possible... sans oublier la complexité liée aux contraintes de la relation à trois, par exemple la nécessité de la juste mesure et d'une certaine équité, afin que Mélodie n'aille pas non plus s'imaginer que je voulais lui prendre son homme -quand en réalité c'était tout l'inverse...

J'ai fait des efforts, pendant un certain temps ; toutefois cette situation s'est mise peu à peu à me présenter deux désagréments majeurs : d'une part je me retrouvais à faire des choses dont je n'avais pas -ou plus- envie, et qui parfois étaient à la limite de me répugner -ayant pris goût au corps féminin, je n'en avais plus aucun pour les particularités du corps masculin (comme c'est dit de manière fleurie!) ; Et d'autre part j'avais la désagréable impression de cacher mon jeu, d'être traitresse, et là encore de trahir les termes d'un contrat fondé sur la sincérité. Hervé et Mélodie semblaient m'aimer également, et sans réserve; ils étaient touchants d'attention et de délicatesse -jamais de vulgarité dans leurs propos ni leurs gestes, aussi scabreux qu'aient été nos rapports; ils parlaient assez facilement, mais sans impudeur, de leurs propres ressentis, du moins quand cela pouvait paraître nécessaire; alors que de mon côté j'avais le sentiment de taire le plus important. Dans le trio, j'étais celle qui mentait, et cela me pesait de plus en plus.

Je ne me voyais pourtant pas leur annoncer, de but en blanc, que finalement j'avais découvert -grâce à eux!- que je préférais les filles, et que seule Mélodie m'intéressait désormais. J'avais peur de les blesser, peut-être de les perdre ; ils auraient eu le sentiment de s'être trompés, ou d'avoir été trompés. Pourtant j'étais encore plus convaincue qu'en continuant à leur jouer la comédie, je faisais pire, puisque je trahissais leur confiance, j'abusais de leur ignorance, et même j'entretenais leurs illusions dans le seul but d'en tirer partie, puisque c'était par ce mensonge répété que je pouvais continuer à avoir accès à Mélodie... En même temps je ne pouvais envisager d'être privée du bonheur si neuf et si puissant que Mélodie m'avait fait connaître et m'apportait encore, chaque fois que nous nous retrouvions...

J'ai consciemment entretenu ce malaise, cultivé ce dilemme pendant plusieurs semaines, plusieurs mois, en essayant de me convaincre que ce plaisir que j'avais l'impression de voler par mon mensonge, auprès de Mélodie, je le payais par mon sacrifice, c'est à dire le plaisir que je me forçais à donner, sans plus en éprouver aucun, à Hervé. Parfois je me disais qu'ils finiraient par comprendre, que cela devait se voir, quand je m'abandonnais vraiment. Mais ils avaient autre chose à faire eux-mêmes qu'à m'observer; sans doute d'ailleurs s'observaient-ils davantage réciproquement, ayant leur propre relation de couple à gérer en sus, ce qui n'est pas évident dans ce type de situation. Je tâchai même, pendant une période, de me persuader que je n'étais qu'un instrument entre leurs corps, un objet de plaisir comme un autre, une espèce de godemiché un peu plus sophistiqué, espérant ainsi, sans doute, me dédouaner de mon mensonge en me convainquant qu'il n'aurait aucune importance à leurs yeux. Ce n'était pourtant pas l'image de moi qu'ils me renvoyaient, mais cela m'arrangeait bien. En réalité je ne pouvais que constater, en toute occasion, que leur gentillesse et leur intérêt à mon égard étaient sincères, et que s'ils n'avaient rien remarqué, c'était grâce à leur naïveté, et à cause de ma duplicité.

Finalement la situation me devint peu à peu insupportable ; plus ils étaient gentils avec moi, plus je m'en voulais de mon mensonge, et moins j'arrivais à l'avouer. Je voyais le moment où, dans un sursaut d'humeur incontrôlé, j'allais envoyer balader Hervé avec agressivité, mettant fin à toute ma douceur feinte, mes désirs intéressés - ils n'auraient pas compris. J'ai vu venir l'esclandre, je commençais à me dégoûter, me détester, et presque à leur en vouloir de m'avoir mise dans cette situation ; alors j'ai progressivement, sous des prétextes divers, espacé les rencontres, les soirées amoureuses, estimant que cela valait mieux pour tout le monde. Ils l'ont senti très vite, ils ont été déçus, attristés ; ils ne comprenaient pas. Moi, de mon côté, je souffrais aussi, de les blesser et, très égoïstement, d'être privée de Mélodie. Cela m'a rendue désagréable ce qui, en un sens, a facilité les choses ; j'ai pris de la distance. On a fini par en parler; je leur ai dit simplement, sans explication, que je préférais qu'on s'arrête là. « On a fait quelque chose? » se sont-ils étonnés. J'ai secoué la tête, haussé une épaule et je leur en ai voulu de se sentir coupables, en plus...

Étant des gens adultes et responsables, nous sommes « restés bons amis », comme il est d'usage de dire. Nous avons recommencé à nous voir, ni plus ni moins qu'avant, et personne de l'entourage n'a rien remarqué, puisque nos soirées à trois avaient toujours été confidentielles. Comme avant, je ne voyais Mélodie et Hervé qu'en présence d'autres gens, comme avant, nous parlions de choses et d'autres autour de quelques verres, comme s'il ne s'était rien passé, comme s'il n'y avait pas eu entre nous ces moments si doux, si forts et si érotiques. Nous faisions « comme si », et nous y arrivions plus ou moins. Mélodie avait l'air de s'en moquer royalement, mais se permettait de temps en temps, avec beaucoup d'esprit, une allusion subtile que nous seuls comprenions -car nous nous étions créé, à la longue, une certaine complicité ; elle me relançait parfois, plus ou moins directement, en me prenant dans un coin : « Tu viens chez nous après ? -Non. -Dommage. »; Hervé posait parfois sur moi un regard un peu triste, presque interrogateur. Quant à moi je m'attachais à ne pas réagir, à les ignorer, à rester ferme dans ma décision, ce qui était d'autant plus difficile qu'après des mois d'une activité sexuelle intense, j'étais en pleine traversée du désert ; personne d'autre qu'eux -que Mélodie!- ne m'intéressait plus, et je souffrais d'un véritable état de manque. A l'inverse, j'imaginais qu'ils allaient bientôt me remplacer, et j'essayais d'anticiper, par jeu, de deviner qui serait la prochaine ; mais dans le fond, ce n'était pas un jeu très amusant car je souffrais vraiment. Mélodie, son corps, sa peau, son odeur me manquaient terriblement, et sa présence à mes côtes, neutre, dans le groupe, après tout ce que nous avions vécu et échangé, était un supplice.

Aussi avais-je tendance à esquiver les soirées du groupe où je savais qu'ils viendraient. Ils en étaient parfaitement conscients d'ailleurs, mais cela ne faisait qu'accentuer leur incompréhension ; et que pouvais-je leur expliquer? Que c'était parce que j'aimais Mélodie, et seulement elle, et que je ne désirais pas assez Hervé pour approcher l'une sous réserve de supporter l’autre? Une telle explication, pourtant simple finalement, ne me paraissait pas envisageable. Au lieu de cela, j'étais fuyante, distante, et j'essayais de me reconstituer un nouveau cercle dans lequel je n'aurais pas à les fréquenter : la proximité de Mélodie me provoquait une douleur presque physique, malgré mes airs souriants et sereins et tous mes efforts pour faire « bonne figure »...

J'ai donc un peu changé de relations, pour m'éloigner d'eux, essayer d'oublier. Ma vie était vide et monotone, mais tant que je ne les voyais pas, c'était supportable, du moins en surface. Je n'essayais pas même de reconstruire autre chose, de me reconstruire, de me mentir ; je me disais à l'époque que j'avais franchi le pas, et trébuché : pas de chance, et voilà tout . Ce sont des choses qui arrivent - je suis d'une nature assez fataliste. Ils m'oublieraient, car ils étaient jeunes et ils étaient deux ; quant à moi j'avais fini par faire ce qu'il fallait et ma conscience ne pouvait que s'en réjouir. Ma conscience peut-être; mais le corps et le coeur, c'était une autre histoire, et je ne compte pas le nombre de nuits, à cette période, où j'ai dormi avec Mélodie en étreignant un oreiller moite...

J'en étais presque arrivée à me convaincre d'indifférence quand je suis tombée sur Mélodie, dans la rue, complètement par hasard, apparemment de son côté comme du mien, et toutes mes défenses illusoires sont tombées d'un seul coup devant ses yeux toujours aussi magnifiques, son sourire toujours un peu moqueur -et un peu triste aussi. On ne pouvait pas s'ignorer, passer en faisant mine de ne pas se voir; d'autant qu'il n'y avait personne de connaissance pour nous observer et que nous pouvions être plus franches; et aussi qu'un peu de temps avait passé, et que nous avions eu le temps de réfléchir un peu. Sans doute avions-nous besoin de nous parler, enfin ! Mélodie a toujours aimé comprendre. Quant à moi, je savais où j'en étais ; je savais que je l'aimais, je ne l'avais jamais nié du reste, depuis que j'avais pris conscience de mon désir pour elle, au début de notre relation à trois. Je me souvenais aussi de ma décision de mettre fin à cette relation, et de ce qui m'y avait poussée. La seule chose dont je n'étais pas sûre, c'était d'avoir pris la bonne décision, ou en tout cas de la bonne manière...

Mélodie est presque tout de suite rentrée dans le vif du sujet, avec sa coutumière spontanéité un peu rude : « Alors qu'est-ce que tu deviens? Ça fait un bail... Tu sais que tu me manques?

Ce tu « me » manques, au lieu du « nous » tant redouté, m'a profondément et brusquement émue ; c'était juste ce qu'il me fallait à ce moment-là, mais Mélodie ne le savait pas - pas encore.

-Moi aussi, toi aussi, ai-je balbutié, tu me manques.

-Sans blague ? Bin alors pourquoi tu nous as largués, comme ça, si on te manque ?

Tout ce qu'il fallait à Mélodie : la nuance d'un pronom.

-J'ai pas dit que vous me manquiez, ai-je fait observer.

-Très juste, a remarqué Mélodie, et elle n'a plus rien dit, fronçant légèrement le nez, comme quand elle réfléchit.

Moi, j'ai plongé dans ses yeux pers.

Pourvu qu'elle ne prononce pas son nom, à lui. Je n'ai rien contre lui, rien, mais c'est une histoire entre elle et moi. Juste elle et moi. Voilà. Si elle doit le comprendre, c'est maintenant ou jamais.

-Alors... a-t-elle repris doucement, si tu me manques et que je te manque, on pourrait peut-être...se retrouver, euh...toutes les deux?

-Où tu veux, quand tu veux.

Mélodie m'a prise dans ses bras avec enthousiasme ; Mélodie est très joueuse ; elle sait que certains gestes peuvent très bien passer entre deux femmes, dans la rue, pourvu qu'il y ait de l'enthousiasme - et pas de lubricité; comme si je venais de lui annoncer que j'allais me marier, ou que j'étais enceinte. Une bonne nouvelle, quoi ! J'ai senti ses seins contre les miens ; j'ai retrouvé son odeur, au delà de son parfum. J'ai fait de mon mieux pour ne pas me pâmer tout de suite.

-Allez, a-t-elle dit, on va fêter ça chez toi, maintenant.

Ça, c'était la réponse à « où » et « quand ». Je lui ai emboîté le pas toutes affaires cessantes. Du reste, je ne savais même plus pourquoi j'étais venue là -sinon pour la retrouver.

Et c'est ainsi que, ce jour-là, je suis devenue la maîtresse de Mélodie -et de Mélodie seule.


Mélodie avait très bien compris mon sous-entendu - même si elle a demandé par la suite que je le lui explicite et le développe. Mélodie est une vraie gonzesse : elle aime les compliments et les déclarations, et elle était sans doute flattée que je l'ai préférée à Hervé - même si, initialement, ce n'était pas le but. Elle est donc entrée à corps perdu, et ce n'est rien de le dire, dans une relation adultère très épanouie, dès qu'elle a compris que c'était elle que je désirais, en tout et pour tout. Plus tard, elle a malgré tout cherché à vérifier qu'il n'entrait dans ma démarche aucun grief envers Hervé -hormis celui d'être un homme, et de ne pas être elle. C'était aussi une façon de se rassurer, d'être sûre que je l'aimais bien pour elle, et non parce que j'aurais voulu me venger d'Hervé, ou tout autre raison qui n'était pas seulement elle. Car Mélodie est aussi capable de cette vanité, mais je suis aussi capable de cet amour; et pour cela il était nécessaire que je le lui dise, et que je le lui prouve.

Ceci posé, Mélodie a très bien compris, a posteriori, l'ensemble de mes réactions, c'est à dire mon mal être dans notre relation à trois, jusqu'à la nécessité de la prise de distance, et même de la rupture. « Je suis contente de comprendre, m'a-t-elle dit, je me demandais tellement ce qui s'était passé, si on avait fait une gaffe, ou quoi... ». Son soulagement était visible, sincère. « Tu crois que j'aurais mieux fait de tout vous dire? » Mélodie ne savait pas ; n'était pas trop sûre en fait. Sa relation avec Hervé était fusionnelle, ce qui était à double tranchant ; il pouvait très bien comprendre, mais aussi avoir une réaction imprévue, même si « en théorie » il acceptait. Pas mal d'hommes rêvent de réunir deux femmes dans leur lit, et sous cet angle, il avait été comblé. Mais c'est en général à condition d'en être les acteurs, la raison, et non le prétexte... Or dans notre cas le glissement s'était produit, en effet. Et s'il en avait été conscient, il aurait très bien pu ne pas l'accepter, rappeler à Mélodie que leur couple était prioritaire et la mettre en face d'un choix...

« Et qu'est-ce que tu aurais choisi? »

Je n'ai pas posé cette question le premier jour avec Mélodie, ni les fois suivantes. Cependant elle restait en suspens, dans un coin de ma tête, de notre relation -notre nouvelle relation, à deux. C'était une vraie relation adultère avec toute la clandestinité piquante que cela implique, les rendez-vous secrets, les échanges de messages complices, les prétextes, les petits jeux amoureux...mais aussi les doutes, les comparaisons, et les interrogations. Mélodie me disait être bien avec moi; elle me répétait que je lui avais fait découvrir des plaisirs insoupçonnés, uniques, exceptionnels, et des joies nouvelles et profondes. Je la croyais d'autant plus facilement qu'elle me disait tout ce que j'avais pensé d'elle, dès les premiers temps, et que j'étais « sa première », comme elle avait été la mienne. Mais parallèlement, je constatais que tout cela avait beau être « unique et exceptionnel », cela ne changeait rien dans le fond : Mélodie voulait jouer sur les deux tableaux, ne pas risquer de perdre d'un côté; et donc, elle ne répondait pas à la question que je ne posais pas, elle se dispensait d'y répondre en ne disant rien à Hervé, en n'ayant pas à faire de choix, au cas où il le lui aurait demandé. Et moi, j'étais trop heureuse pour le lui demander -lui poser la question même.

C'étaient là les complications tout à fait banales de la relation adultérine, homosexuelle ou non. Mais avant tout, c'était une relation heureuse, épanouissante, et qui nous comblait toutes deux. Mélodie était joueuse, chaleureuse, entière malgré tout, et les moments qu'elle m'accordait étaient tout à moi, je le savais. Elle se libérait pour moi une à deux fois par semaine, ce qui était plus que lors de la relation à trois. Je ne lui demandais pas ce qu'elle racontait à Hervé ; en fait, j'évitais au maximum de lui parler d'Hervé, et elle avait aussi cette délicatesse-là. Elle m'interrogeait beaucoup plus sur ma découverte de mes désirs homosexuels, qui l'intriguait car elle renvoyait à son propre vécu : nous étions le miroir l'une de l'autre, ayant eu les mêmes -bonnes- surprises, les mêmes révélations, les mêmes enthousiasmes presque aux mêmes moments, mais sans jamais nous le dire. Mélodie avait longtemps cru, comme je l'avais cru d'elle, que j'avais une expérience antérieure -mais cachée- en la matière, alors que tous mes gestes, comme les siens, n'étaient qu'improvisation guidée par une heureuse inspiration, un penchant naturel, peut-être, qui nous soufflait les bonnes idées au bon moment... De fait, nous avions avancé ensemble, mais secrètement et sans en avoir conscience, vers une découverte quasi simultanée de nos plaisirs de femmes, nous nous étions invitées, incitées, excitées l'une l'autre sans la moindre conscience de la réciprocité, de l'équivalence de nos situations ; inspirées par un désir aussi spontané que naïf, nous avions été sans le savoir l'initiatrice l'une de l'autre, mettant sur le compte d'une pratique experte ce qui n'était suggéré que par l'abandon au plaisir et à la découverte ; avec le recul, ce n'en était que plus touchant et plus beau, et notre seconde période, celle de notre liaison adultère, fut aussi celle d'une analyse rétrospective de nos découvertes communes, souvent remises à l'épreuve de la réalité nouvelle, de nos ressentis intimes restés secrets jusqu'alors, et que nous pouvions enfin exprimer, dans notre nouvelle intimité de couple. Car Mélodie s'était tue elle aussi, mais je ne le comprenais qu'à présent. A l'époque d'Hervé, je n'avais rien osé dire car je me croyais seule à vivre cette révélation toute personnelle, et j'avais peur d'une réaction négative de leur couple, d'un rejet. Je découvrais à présent que Mélodie s'était tue elle aussi, parce qu'elle était troublée sans doute, mais aussi parce qu'elle se croyait comme moi seule à éprouver ces sensations, ces sentiments. Parallèlement, tandis que de mon côté je les avais peu à peu acceptés, comme une part de moi-même qu'il me fallait admettre, Mélodie les avait niés, pour se protéger, et surtout pour protéger son couple ; elle ne se croyait -comme moi- autorisée à ne me désirer qu'en présence d'Hervé, mais elle avait plus à perdre que moi à reconnaître que ce n'était pas le cas, et elle avait préféré ne pas approfondir, s'interroger sur ses désirs. Ignorant qu'ils étaient réciproques, elle n'avait aucune raison de se risquer à mettre l'équilibre de son couple en péril...

De ce fait, elle se donna encore plus entièrement que moi à notre liaison adultère, dans le sens où cela lui ouvrait une porte qu'elle avait crue définitivement close -ce dont ma prise de distance l'avait du reste encore plus convaincue. Durant cette deuxième période, on aurait dit que Mélodie voulait rattraper le temps perdu, les malentendus, les errements. Certes, elle restait une femme mariée, et nous en avions toutes deux pleine conscience ; mais avec moi, c'était une femme libre, entière, et amoureuse. Ça tombait bien : je l'étais aussi.

Je me souviens toujours de cette période, et de Mélodie à cette période, avec une émotion très forte. Encore une fois, je savais pertinemment que Mélodie vivait en couple avec quelqu'un d'autre, (que par ailleurs je connaissais et appréciais) et cela n'était pas remis en question. Mais lorsque nous étions seules toutes deux, le reste du monde n'existait plus. Ni proche, ni lointain, ni passé, en dehors de ce qui nous concernait directement, nous. Je n'ai jamais connu de relation aussi intense, aussi fusionnelle. Nos soirées et nos nuits étaient torrides, tant nous avions besoin de parcourir nos corps ; nos discussions étaient infatigables, tant nous avions besoin de reconnaître nos âmes. Nous avancions ensemble dans notre découverte charnelle et affective de nous-mêmes, et nous en avions une conscience aiguë et jouissive. Mélodie et sa façon avide de vider son verre avant de faire l'amour...

Ensuite, comme toujours, les choses changent doucement ; le temps de l'émerveillement passe. On s'habitue un peu, ou plutôt, on ne veut pas s'habituer -ou alors on devient un vieux couple ; on en veut plus, on veut encore de la magie, on a l'impression que l'autre s'épuise, on s'épuise nous-mêmes, bref, on bascule dans la frustration, les reproches ou la banalité... En ce qui nous concerne, ce fut la banalité prévisible de la relation adultère. J'ai posé les questions qui me traversaient l'esprit ; Mélodie parlerait-elle un jour à Hervé ? Et si elle se trouvait devant un choix à faire, que déciderait-elle ?... Mélodie ne tomba pas dans la facilité du mensonge et des promesses. Je crois qu'elle fut vraiment sincère quand elle me dit qu'elle pensait parfois parler de nous à Hervé, mais qu'elle hésitait encore trop, qu'elle n'arrivait pas à se décider. Quant au choix à faire...elle était bien contente qu'il ne lui soit pas imposé, et de pouvoir ainsi « nous avoir tous les deux ». Mélodie le dit sans cruauté, et d'ailleurs cela ne me blessa pas. Je me satisfaisais de ce que j'avais, et la voir heureuse me suffisait. Mon amour était réel, puissant, mais timide : la clandestinité ne me pesait pas. Je n'aspirais pas à la moindre révélation publique, je n'étais même pas sûre de vouloir l'assumer et je ne lui avais même jamais suggéré de « vivre ensemble » ; à croire que l'existence d'Hervé, d'une certaine manière, m'arrangeait bien... De fait je n'attendais pas de Mélodie de grands serments improbables. Il m'arrivait bien sûr de souffrir de son absence; la voir partir au matin d'une nuit d'amour était toujours un déchirement. Mais il m'était toujours possible de l'appeler, quand sa voix me manquait trop -puisque nous étions copines, j'avais le droit de lui téléphoner sans éveiller trop de soupçons. En cas d'urgence, elle pouvait même se libérer, et le fit quelquefois, parfois même sans me prévenir -et ce furent de chaleureuses surprises. De mon côté, j'étais toujours disponible pour elle, d'une fidélité sans faille et sans douleur -sans mérite non plus, puisque personne d'autre ne m'intéressait. Et je n'éprouvais ni possessivité, ni jalousie. Il me suffisait qu'elle soit pleinement avec moi lorsque nous étions ensemble, et qu'elle me paraisse toujours aussi avide de mon corps que je l'étais du sien ; le reste n'avait pas d'importance et je ne perdais pas de temps en comparaisons et en vains calculs, pour essayer de savoir si elle donnait plus à Hervé qu'à moi. Je savais qu'elle donnait quelque chose de différent, et c'était ce qui comptait, car cela empêchait toute comparaison, donc toute jalousie. Dans le fond la situation me convenait assez, et je l'aurais bien vue se prolonger indéfiniment, tant que Mélodie restait aussi passionnée et aimante envers moi, je n'aspirais à rien de plus : mon bonheur était complet.

Celui de Mélodie le fut aussi, me sembla-t-il, pendant une longue période. Elle ne se posait pas de questions, ou plus, depuis que nous y avions répondu ensemble, en nous disant tout de nos corps, de nos âmes secrètes, en rejouant une partie du début de notre relation, faussée par le trio. Mélodie ne souffrait pas davantage de problème de conscience ; il faut dire que j'étais assez d'accord avec elle sur le fait qu'elle n'enlevait rien à Hervé en me donnant ce qu'elle me donnait. Il y avait bien sûr une petite part de mensonge, ou plutôt de non-dit, mais c'était véniel ; ainsi du moins en avions-nous convenu. A quoi bon inquiéter Hervé en lui disant une vérité qu'il ne demandait pas ? Dans le fond, Mélodie n'avait pas réellement l'impression de le tromper, et j'étais bien de cet avis, même si je dois reconnaître aujourd'hui que la situation inverse m'aurait sans doute grandement contrariée... Enfin, passons.

Le problème réel qui apparut progressivement fut la jeunesse de Mélodie, ou plus exactement son besoin de considérer l'avenir. Cela prit d'abord la forme de questions, du type « Qu'est-ce qu'on va devenir ? » auxquelles je répondais négligemment, avec une caresse rassurante sur l'épaule, un bisou sur la tempe : « On s'en fout, on n'est pas bien, là ? » ; puis cela se précisa. Mélodie eut envie d'un enfant. A partir de là, cela se compliqua sensiblement, car évidemment Hervé était le plus à même que moi de lui apporter satisfaction sur ce plan...

D'abord, Hervé et elle vivaient en couple, et ce depuis avant notre rencontre ; ils avaient donc une pratique avérée de la gestion commune du quotidien, un certain entraînement pourrait-on dire. Ensuite il disposait très clairement de gonades plus adéquates que les miennes. Enfin et surtout, il était bien moins hostile à ce projet qu'au début de leur relation, et que moi-même en général. Mélodie l'avait convaincu, à la longue, alors que je campais fermement sur mes positions. Elle voulait une famille recomposée autour du bébé et rêvait à voix haute : « On l'élèvera ensemble, tous les trois...», à quoi je rétorquais sans aménité « Tu dormiras plus, tu seras crevée, on ne se verra plus ». Mélodie ne voulait rien savoir ; l'horloge biologique la rendait sourde à tout raisonnement réaliste... Impuissante, je la regardais persister à s'auto-convaincre ; je ne pouvais lui tenir rigueur de cet instinct de reproduction somme toute assez courant, mais je devinais que cela l'éloignerait de moi, forcément ; pour la première fois aussi, j'éprouvai un début de jalousie en pensant que parallèlement, cela la rapprocherait d'Hervé ; et je regrettais de ne pas avoir anticipé. Pour garder Mélodie, j'aurais presque été prête à en adopter un, de lardon, si ça pouvait contenter ses esprits animaux... mais il était trop tard. Mélodie s'engagea sur les voies de la conception et moi, dans un mouvement que je ne perdrai pas de temps à analyser en profondeur, je commençai simultanément à prendre mes distances.

Lorsque Mélodie fut sûre d'être effectivement enceinte, elle s'efforça de m'associer à sa grossesse et je me prêtai au jeu, presque plus par curiosité intellectuelle -par affection aussi bien sûr- que par intérêt réel. Elle me présentait en cette occasion un autre aspect du corps féminin, avec les hormones et humeurs associées dont je pus bénéficier à ma manière, une sensualité autre que je pus approcher intimement, du fait de mon statut privilégié ; et cela ne manquait pas de charme, ni de gros seins. D'autant que Mélodie, qui n'était déjà pas d'un naturel inquiet, se révéla encore plus caressante et câline durant cette période. Mais justement, elle le devint presque trop ; elle n'avait parfois plus trop de conversation, s'endormait trop vite dans mes bras, et comme elle avait décidé, en future mère responsable, d'arrêter l'alcool et la cigarette, je commençai à me retrouver livrée à des vices solitaires, ce qui me contrariait un peu. D'un coup je compris la multiplication des infidélités des futurs pères car moi-même, pour la première fois, il m'arriva d'être tentée de voir ailleurs. Mon regard s'attardait sur les jolies filles au ventre plat, et Mélodie, qui le remarquait, me taquinait gentiment en me traitant de tous les noms...

Peu à peu, j'ai senti que je cédais la place à Hervé, qui prenait très au sérieux son rôle de futur père ; il assistait aux échographies, préparait la valise pour la maternité, participait aux séances de préparation à l'accouchement... Et comme Mélodie me racontait le détail de tout cela, dont moi-même je me sentais exclue -avec, je le reconnais, un certain soulagement- je compris qu'avant même sa naissance, ce bébé était parvenu à faire entrer, finalement, le monde extérieur dans notre intimité jusqu'alors si farouchement préservée.

Mélodie aurait voulu que j'assiste à l'accouchement, aux côtés d'Hervé, sous prétexte qu'à quelques mois d'écart, j'aurais presque pu assister à la conception. Heureusement l'idée était trop complexe à mettre en œuvre officiellement : sous quel prétexte aurais-je pu quitter le travail pour accourir à la maternité ? En tant que père de substitution ? L'idée était amusante, mais peu réaliste, et comme ces décisions se prennent à l'avance, et que par ailleurs les salles d'accouchement tolèrent mal la multiplication des visiteurs intempestifs, Hervé seul fut désigné pour venir assister la parturiente ; quant à moi, je fus malgré tout avertie dès leur départ pour la maternité. M'appelant de son portable dans la voiture Mélodie essayait, entre deux gémissements, de m'expliquer la situation -pourtant assez évidente- et, ayant entendu ses cris, qui donnaient beaucoup de réalité à sa douleur -sachant que Mélodie n'est pas d'une nature douillette- je connus à distance, et pendant plusieurs heures, les transes du conjoint qui se ronge les ongles -se bouffe les doigts serait plus exact- dans la salle d'attente. Je m'en serais bien passée ; merci Mélodie.

Je fus aussi la première à être avertie de la naissance, et à être invitée à la maternité, avant même les proches, la famille. Je m'arrangeai d'ailleurs pour être là avant tout le monde, retrouver Mélodie dans l'intimité maximale. Hervé lui-même nous laissa seules, c'est à dire qu'il m'ouvrit la porte et sortit quand j'entrai - je ne saurai jamais s'il en eut l'idée lui-même, ou si Mélodie la lui avait soufflée. Je retrouvai mon amour épuisée, magnifique dans son épuisement, et j'en fus particulièrement émue. Nous eûmes quelques instants d'un bonheur sans mélange, alors que je lui tenais la main dans la pénombre, et que nous chuchotions des mots doux, lèvres contre lèvres. Ce fut sans doute la seule fois où je vis Mélodie se départir de sa gouaille habituelle ; en général, elle n'aimait pas les épanchements sentimentaux, mais là, elle était à bout de forces et d'émotions, et le barrage avait-provisoirement- cédé. Je quittai l'hôpital au petit matin et allai pleurer tranquillement dans ma tanière.

Ensuite la vie quotidienne reprit ses droits ; je rendis quelques visites officiellement amicales à la maternité où je rencontrai les proches, cette fois. Puis j'allai voir Mélodie et Hervé de temps à autre, chez eux. J'apportais systématiquement, par principe, un cadeau pour la mère ou les parents, sachant que le bébé, comme tous les bébés, était trop gâté. Cela amusait beaucoup Hervé, qui buvait volontiers un verre de rouge avec moi tandis que nous regardions rêveusement Mélodie en train d'allaiter. Elle nous lançait d'ailleurs des regards d'envie presque haineuse, ce qui nous amusait beaucoup. « Faut faire des choix, dans la vie, ma grande », ironisais-je. Mélodie entendait bien tout le message, et elle bougonnait. Ces pauses « adultes » leur faisaient du bien, je crois, au milieu du pouponnage intensif des premiers mois ; ils avaient les yeux cernés des nuits sans sommeil, l'inquiétude constante, l'agitation du stress, la peur de mal faire. Parfois l'un ou l'autre sortait quand l'enfant braillait décidément trop et qu'il « n'en pouvait plus ». Mélodie avait revendiqué d'avoir droit elle aussi à ces pauses, et Hervé était, dans la mesure du possible, un modèle d'équité -vraiment un mec bien, je dois le reconnaître. Cela nous permit, à Mélodie et moi, quelques baisers volés, dans la cuisine -mais ce fut tout pendant une très longue période.

De fait, je ne voulais pas perturber l'organisation encore hésitante de leur vie familiale, et par ailleurs je constatai, comme je l'avais présumé, qu'Hervé avait tendance à devenir plus possessif, plus exclusif, depuis la naissance de l'enfant -ce qui me paraissait assez normal, ou, disons, naturel. Aussi ai-je décidé de limiter mes visites à leurs invitations et, comme je m'y attendais, elles furent très rares, pour ne pas dire inexistantes, durant les premiers mois. Cela aussi me parut naturel ; ils devaient s'habituer l'un comme l'autre à leurs nouvelles responsabilités, s'adapter à un rythme différent, se repositionner. Je savais que Mélodie serait débordée, comme toute jeune mère, et pour ma part je n'étais pas vraiment en mesure de lui donner des conseils utiles. J'ai donc attendu qu'elle ait l'envie, et surtout le temps, de me revoir, me demandant même si cela arriverait un jour, tant la maternité peut provoquer de bouleversements chez certaines. Encore une fois j'acceptais cet état de fait avec une certaine résignation ; depuis que Mélodie m'avait parlé de son désir d'enfant j'avais pensé que, n'ayant pas su la partager avec un homme, j'aurais encore plus de mal à la partager avec un enfant en plus...

Mais Mélodie ne laissa pas le lien se défaire totalement. Elle me téléphona plusieurs fois, juste pour bavarder un peu, puisque le bébé dormait -enfin ! Mais la conversation me parut assez creuse : Mélodie ne me parlait presque que de ses découvertes émerveillées de l'évolution du petit être -les premiers sourires, les premiers sons... et de ce dont était constituée son existence : la garderie, les couches, les biberons - « et tu connais le prix du lait 1er âge ?! » ; je cachai mal mon intérêt très relatif. Elle s'en rendit compte et ne s'en formalisa pas, consciente du décalage ; cependant elle fut incapable de vraiment parler d'autre chose. J'évoquai des sorties éventuelles, de celles dont nous avions l'habitude, autrefois : « Je ne sais pas moi, une terrasse ? » « Avec le landau ? Tu ne veux pas qu'on aille en boîte aussi ?? ». Bref, nous n'avions plus beaucoup de choses en commun, et nous n'en souffrions pas vraiment, tant c'était prévisible.

Une fois cependant, quelques mois plus tard, Mélodie m'appela au milieu de la nuit, visiblement en crise existentielle -sans doute après une dispute conjugale ; elle m'accabla de reproches, en particulier de ne plus jamais venir la voir. Je lui expliquai mon impression de déranger, d'être là comme un cheveu sur la soupe... Elle ne me crut pas tout à fait : « En fait, dit-elle, t'es encore une fois en train de me laisser tomber ».

-Mais cette fois, répondis-je, tu sais « ce » que vous avez fait.

-Oui, dit-elle. Un enfant.

Elle soupira :

-Tu sais, ce n'est pas toujours facile. C'est un boulot à plein temps. Il faut une présence constante, et c'est épuisant. Des fois, j'ai presque l'impression qu'au boulot, je me repose. Je n'ai pas une minute à moi. Alors pour toi...

-Je sais, répondis-je. Ou disons que je m'en doute. Tu te souviens que je te l'avais dit ?

-Oui ; tu avais raison, mais je n'ai pas voulu te croire. J'étais convaincue que pour moi, et pour toi, ça se passerait autrement...

-Toujours à te croire plus maligne, dis-je avec affection. Bien fait !

-En fait, reprit-elle après un petit silence, tu fais celle qui ne veut pas déranger, mais la vérité, c'est que tu as trouvé ailleurs, quelqu'un de plus...disponible...

-Qu'est-ce que tu racontes ?

-Je ne sais pas ; je teste. Si tu fais ça, je te tue.

-Bien sûr, dis-je. Il vaut mieux que j'attende que tu te libères, c'est plus prudent. D'ici une quinzaine d'années peut-être ? Surtout si vous en faites d'autres...

-Moui, dit-elle ; c'est une bonne idée, ça, de te faire poireauter encore un peu... »

La conversation dériva, et quand Mélodie raccrocha, je la sentis rassérénée, un peu plus sûre de mon affection. Pourtant, elle n'était pas complètement dans le faux. Depuis quelque temps, dans le vide qu'avait laissé son absence à mes côtés, était arrivée Ilinca.

Le jour où Mélodie m'avait téléphoné, il n'y avait rien encore, disons rien de tangible, entre Ilinca et moi. Nous nous étions rencontrées et nous avions sympathisé, rien de plus. Mais déjà je pressentais quelque chose, et la gêne provoquée par la remarque de Mélodie, quoique très éphémère, était révélatrice. Quand Mélodie m'avait parlé de « quelqu'un », j'avais eu l'image d'Ilinca à l'esprit, une fraction de seconde. Je m'en étais rendue compte au moment de raccrocher et je m'étais dit que peut-être, déjà et sans m'en rendre, j'étais sous le charme de ce petit bout de bonne femme et de son français chanté par l'accent roumain.

Je l'avais rencontrée à l'AESPOMR (association d'Accueil des Etrangers en Situation Plus Ou Moins Régulière) dans laquelle j'intervenais depuis quelques semaines, pour faire de l'alphabétisation, de l'aide aux devoirs, du social éventuellement, selon les besoins ; il faut croire que j'avais envie de me rendre utile -ça m'arrive, quelquefois.
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MessageSujet: Re: Médics - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:47

Ilinca s'y trouvait en tant que médecin bénévole. Elle y assurait une permanence d'une demi-journée par semaine, en échange de quoi elle pouvait occuper gracieusement les locaux dont disposait l'association. Ilinca travaillait le reste du temps comme interne à temps plein dans un grand hôpital de la ville, et elle avait largement de quoi payer un loyer ; mais étant assez fraîchement débarquée de Roumanie, avec une maîtrise médiocre du Français et une situation administrative floue (POMR!), elle n'avait pas trouvé de logement. Aussi était-elle restée un certain temps à l'hôtel, puis elle avait pris contact avec l' AESPOMR, qui lui avait proposé cet arrangement. Ilinca s'était ainsi arrangée un petit « chez elle » juste à côté de sa consultation (dont elle avait même utilisé, les premiers temps, le lit médical) ; comme elle était très peu envahissante -cela faisait d'ailleurs partie des termes de l'accord tacite passé avec la directrice de l'AESPOMR- il fallait être particulièrement observateur pour déceler les traces d'une occupation permanente dans les locaux de l'association. Elle en utilisait la cuisine, mais, n'étant ni gourmande ni gastronome, ne laissait presque rien dans le frigo collectif ; ses affaires étaient restées dans sa valise, rangée dans un placard où elle remettait même, tous les matins, ses pantoufles et son pyjama, en repliant son matelas. Elle faisait un ménage méticuleux tous les soirs après son repas, et ne se réservait qu'un livre de la bibliothèque à la fois. En somme c'était comme si tous les jours, Ilinca était prête à repartir, et il ne serait resté aucune trace de son passage ; cependant cela durait depuis près d'un an avec l'AESPOMR, et elle était en France depuis bien plus longtemps.

Ilinca, on l'a compris, était de nature discrète. Elle ne réclamait jamais rien et disait souvent merci, comme si rien ne lui était dû. Pourtant c'était une intervenante précieuse, et sa consultation était pleine, non seulement parce que son exercice médical donnait toute satisfaction, mais parce qu'elle parlait la langue de nombreux patients -ceux qui justement se réservaient son jour de permanence pour venir consulter, et qu'elle orientait parfois, avec des raccourcis administratifs utiles, vers l'hôpital public où elle exerçait le reste de la semaine.

C'était une femme de mon âge à peu près, souriante et très douce, qui parlait d'une toute petite voix, si bien qu'il me fallut plusieurs séances avant de la remarquer, au fond de la salle, à mon « cours du soir » destiné à des apprenants un peu avancés en Français. Comme elle était intellectuellement brillante et qu'elle retenait tout, je m'appuyai beaucoup sur elle pour faire travailler le groupe, et c'est ainsi que nous avons vraiment fait connaissance. A la première séance, ayant remarqué qu'elle restait à la fin du cours, j'attendis un peu avant de partir ; elle, de son côté, attendait que je m'en aille pour fermer le local. La situation s'éternisa un peu, dans une espèce de malaise comique, puis je lui dis que j'allais chercher « quelqu'un qui avait les clefs », et alors elle me présenta le trousseau complet. Comme je l'avais déjà croisée en blouse blanche, j'eus un doute : « Tu fais le ménage dans les locaux ? » Ilinca s'était mise à rire, et comme manifestement je lui inspirais confiance elle m'avait expliqué l'accord, en principe secret, entre l'association et elle. J'avais été assez étonnée : comment pouvait-on accepter de vivre des mois entiers dans un espace public ? Ilinca avait haussé une épaule modeste : en Roumanie, elle avait connu bien pire !

A partir de ce jour, une relation de confiance s'était établie entre nous, une sorte de complicité liée à notre secret commun, et à notre collaboration didactique. Car Ilinca assistait à chacun de mes cours, et elle avait bien compris qu'elle y jouait un rôle particulier, par sa façon d'intervenir et son usage très personnel de la langue, qui me permettait de développer certains points de grammaire ou de prononciation avec le reste du groupe. Ensuite, souvent, je développais avec Ilinca, un peu sous la forme de cours particuliers qui ressemblèrent d'abord à une causette autour d'un verre de thé et puis, comme les cours se finissaient tard, à un repas partagé dans la cuisine collective. Ilinca m'apprit peu de recettes roumaines, car, comme je l'ai dit, elle n'était ni gourmande ni gastronome. En revanche, je mis un point d'honneur à l'initier à la cuisine française, et plusieurs fois je vins aux cours avec un sac plein de légumes et de condiments pour « la dernière séance du jour », comme nous disions en plaisantant.

Nos relations en étaient là le jour où Mélodie m'avait téléphoné : comme on le voit, rien de tangible ni d'ambigu, et je n'avais vraiment pas la moindre arrière-pensée concernant Ilinca. Pourtant, ayant pris conscience de mon « petit faible » après la remarque de Mélodie, je me mis à la considérer autrement. Et à me dire que c'était vrai, et que même si elle était un peu tout le contraire de Mélodie, elle me plaisait bien, Ilinca...

La situation était inédite pour moi, les circonstances étant très différentes de ce qui s'était produit avec Mélodie. Je ne me mis pas à draguer Ilinca de façon éhontée, bien au contraire, car sa propre réserve m'effrayait et j'étais convaincue -d'ailleurs, à juste titre- qu'elle était à mille lieues de toute pensée sexuelle. Simplement j'appréciais sa compagnie, et cela semblait réciproque. Ilinca n'avait pas vraiment d'amis, tout au plus des collègues de travail qui, souvent semble-t-il, la regardaient un peu de haut du fait de sa situation d'immigrée économique. Elle ne sortait jamais en ville, sauf pour le travail et les courses nécessaires ; aussi représentais-je pour elle, au-delà d'une initiation à la culture française qui était surtout un prétexte, une source appréciable de distractions. Quant à moi, j'aimais son sourire, sa douceur ; je trouvais son accent positivement charmant, j'appréciais la vivacité de son regard. Et je recherchais le contact de ses mains, depuis qu'elle avait proposé de m'ausculter, un soir où j'étais arrivée grippée et où j'avais eu le bonheur de sentir sur moi ses mains fines, sensibles, techniques et attentives. Je rêvais qu'elles se posent de nouveau sur ma peau -un peu moins techniquement peut-être... Devais-je pour cela envisager de tomber de nouveau malade ? Ou quelle maladie inventer ??

Notre amitié resta ainsi tout à fait honorable pendant des semaines, même des mois. Je voyais Ilinca en général une fois par semaine, à l'occasion de mon cours du soir et de ses prolongements sous forme de repas, de veillée, pourrait-on dire. Je conseillais Ilinca sur les livres à lire, et nous en discutions ensuite ; elle lisait vite et bien, avec une analyse intéressante, très personnelle, car elle portait sur toutes choses un regard différent, inattendu, du fait de son vécu, de sa culture étrangère -et aussi, certainement, de sa personnalité. Ilinca me surprenait souvent de ce fait, dans ses réflexions et ses réactions. Je ne savais jamais à quoi m'attendre de sa part, sinon à un point de vue original, réfléchi, intéressant et argumenté, bien sûr ; et à chaque fois, j'étais agréablement surprise. J'ai dit que c'était une femme discrète, réservée même, mais cela n'en faisait pas pour autant quelqu'un de timide ou d'influençable. Ilinca menait sa vie selon son gré, elle n'avait ni principes ni préjugés, L'opinion d'autrui lui importait peu, elle n'était pas en quête de reconnaissance ni d'affection, ce qui en faisait quelqu'un de potentiellement dur, non par méchanceté, mais par indifférence. Il pouvait être cruel de s'attacher à elle, car ce n'était pas réciproque. Ilinca pouvait avoir une vision très pragmatique et utilitaire de relations humaines, qui la rendait peu liante. Elle se fixait des objectifs et se donnait les moyens d'y parvenir, sans se perdre dans des complications affectives. C'était ainsi qu'elle avait pu mener à bien ses études de médecine, ce qui lui avait demandé beaucoup de volonté car elle provenait d'un milieu vraiment défavorisé, d'après ce que j'avais cru comprendre. Il lui avait fallu beaucoup de volonté, et cela l'avait durcie. Ilinca parlait peu de son passé et ne se vantait pas de sa réussite ; tout ce que j'ai su d'elle, je l'ai appris par bribes, incidemment, à l'occasion d'un exercice d'expression ou de réminiscences spontanées, de rapprochements qu'il lui arrivait de faire entre des situations, par exemple. Elle ne m'a jamais fait de confidences avérées, ne m'a jamais « raconté sa vie », et j'ai respecté sa pudeur en évitant de lui poser des questions. J'ai juste appris assez rapidement que si elle avait voulu devenir médecin, c'était pour gagner de l'argent pour sa famille ; et si elle était venue en France, c'était dans l'intention que sa famille s'y installe, à plus ou moins long terme. Ilinca avait, de fait, bâti sa vie autour de sa famille. « Quelle famille ? » lui ai-je demandé avec une certaine inquiétude, l'imaginant dotée d'un mari fainéant et d'une tripotée de morveux... « Maman, me répondit-elle. Aussi un petit frère, la femme de mon frère et deux enfants ; bientôt trois. »

Je poussai un soupir de soulagement. Qu'Ilinca se soit attribué le rôle de soutien de famille ne m'étonnait pas, mais j'aimais autant que ce ne soit pas sous l'autorité d'un mari, ni avec la charge de ses propres enfants. Ça me laissait une petite marge... Quant à son attachement à sa mère, bien qu'elle m'en ait peu parlé j'ai compris qu'il était très fort et indéfectible ; je découvris peu après qu'Ilinca, alors qu'elle avait presque quarante ans, appelait invariablement sa mère, tous les lundis à 19h précises, sans doute depuis des années ; et, accessoirement, qu'elle envoyait à cette famille restée au pays une bonne partie de son salaire. Donc, si elle vivait aussi modestement ce n'était pas, comme je l'avais cru, par souci d'économie, par avarice, mais bien au contraire par générosité.

Cela faisait d'Ilinca un personnage complexe, dans le sens où elle pouvait paraître dure, parce qu'elle était ferme dans des décisions et fidèle dans des attachements dont elle ne parlait pas : ainsi à tous ceux qui ne la connaissaient pas elle paraissait inflexible, égoïste, peu ouverte, s'intéressant uniquement à ce qui servait les buts qu'elle s'était fixés ; et d'une certaine manière, c'était vrai, mais il s'avérait que cette ténacité était indispensable à sa réussite, dans un contexte difficile voire hostile ; il est facile à des fils de bourgeois aisés de se montrer nonchalants et fantaisistes, mais la nonchalance et la fantaisie ne servent guère ceux qui sont nés dans la rue et travaillent à en sortir... Ainsi même les cours auxquels elle vint assister, et même nos conversations particulières continuaient à servir ses objectifs : apprendre le français pour s'intégrer au mieux dans la société française, tout en faisant des économies -puisque mes cours étaient gratuits- afin d'envoyer plus d'argent à sa famille. J'aurais presque pu me formaliser de cette situation, me sentir utilisée ; mais en dehors du fait que j'éprouvais pour Ilinca une sympathie mêlée de tendresse, et que sa compagnie m'était plus qu'agréable, je savais que ses objectifs étaient nobles, et généreux. Ilinca ne se gardait que le minimum pour vivre ; parfois même je trouvais qu'elle était trop dure avec elle-même ; sa conscience était exigeante.

Mon rôle justement fut d'introduire un peu de largesse et de fantaisie dans cette vie d'ascète, en lui faisant comprendre qu'il est des plaisirs qui ne coûtent rien, qui ne privent personne, et que la gratuité de certains actes ou sentiments peut être pleine de bénéfices inattendus ; on ne pouvait par exemple se contenter de considérer l'amour ou l'amitié comme une simple perte de temps... Ilinca acquiesçait ; je crois même que ce genre de réflexions, de considérations, c'était un peu ce qu'elle avait espéré de moi, en me donnant accès à elle, commençant à prendre conscience de l'aridité de son existence. Car elle s'interrogeait aussi, et était tout à fait ouverte à d'autres façons de penser, d'agir ; elle était prête à évoluer, pourvu que cela ne la fasse pas dévier de son objectif essentiel. Ilinca n'était pas obtuse ; ce n'était pas une vieille fille butée sur ses principes. Même sans l'arrangement pour le logement, par exemple, je pense qu'elle aurait continué à assurer sa permanence bénévole à l' AESPOMR. Je crois que j'étais arrivée au bon moment, quand justement sa situation se stabilisait, que ses objectifs se concrétisaient et que, se sentant plus sereine, elle avait envie de s'ouvrir un peu, de regarder aussi sur les bords du chemin qu'elle s'était tracé, et le paysage un peu plus loin.

Au fil des rencontres, donc, nous nous sommes progressivement écartées du rituel cours du soir-après cours particulier-repas-veillée culturelle, même si nous affectionnions encore beaucoup ce type de soirées. De temps à autre, nous sortions aussi. J'arrivai à convaincre Ilinca que ce n'était pas un crime si elle s'offrait une séance de cinéma ou un café en terrasse, que cela ne priverait pas sa mère ou ses neveux de quelque chose d'indispensable ; d'autant que, d'après ce que j'avais compris, elle leur envoyait tellement d'argent, proportionnellement avec le niveau de vie local, que son frère avait tendance à acheter un peu n'importe quoi ; une fois le nécessaire assuré, il dépensait le superflu en babioles et gadgets. Ilinca n'avait donc aucune raison d'avoir mauvaise conscience si, parce qu'elle était allée à un concert, son frère ou sa belle-soeur devaient repousser d'un mois l'achat du dernier I-pad à la mode...

Je parle de concert, mais ce fut une drôle d'expérience, car Ilinca n'y resta pas deux minutes. Nous étions allées voir un groupe rock des années 70 que j'adore, et qu'elle ne connaissait pas, dans une salle moyenne -ce n'était pas non plus un concert événement, mais c'était de la bonne musique et j'en trépignais d'avance... Sauf que dès les premiers accords je vis Ilinca porter les mains à ses oreilles avec un air paniqué, et partir précipitamment vers la sortie, où je la suivis. Une fois dehors, elle me demanda s'il y avait un problème de réglage du son, ou si les gens étaient fous. Je lui dis que ce n'était ni l'un ni l'autre, que c'était toujours comme ça. Ilinca eut peine à croire que tant de gens étaient aussi disposés à devenir sourds, et refusa fermement de retourner dans le concert, même avec les bouchons d'oreille qui étaient distribués à l'entrée et qu'elle désigna comme « un emplâtre sur une jambe de bois » (expression que je lui avais enseignée dans la semaine). Elle préféra donc rentrer chez elle ; pour ma part je retournai au concert malgré tout, car c'était un de mes groupes préférés, et j'en profitai jusqu'au bout. Mais les jours suivants il me sembla qu'Ilinca prenait un malin plaisir à me parler encore plus doucement que d'habitude, et à s'amuser du fait que je lui demandais souvent de répéter ses paroles, au-delà du sifflement cotonneux qui persistait dans mon conduit auditif...

Je rattrapai le coup quelques semaines plus tard, avec un concert de classique ; Ilinca apprécia beaucoup, mais moi je m'ennuyai terriblement.

Plus régulièrement, j'emmenai Ilinca au cinéma, de préférence d'art et essai ; une ou deux fois, je la présentai à des amis, des copains -plutôt, je ne sais pourquoi, dans d'autres cercles que celui de Mélodie... mais Ilinca n'était pas particulièrement intéressée par les mondanités ; en particulier, elle ne tenait aucunement à aller aux fêtes auxquelles on pouvait l'inviter en même temps que moi, tout comme elle avait décliné les invitations de quelques-un(e)s de ses collègues ; elle n'aimait pas non plus spécialement aller au bistrot. C'était plutôt une femme d'intérieur, et qui aimait mener une existence modeste, sans aucun excès.

Du coup, je l'invitai chez moi assez souvent, pour manger bien sûr, et aussi pour regarder la télévision certains soirs où il y avait une émission intéressante. La première fois que je lui avais proposé de venir, Ilinca avait été un peu intimidée : « ça ne te dérange pas que je vienne dans ton...intimité ? » La formule m'amusa, mais j'évitai de sourire et la repris : « Tu veux dire, que tu viennes dans ma vie privée ? » « C'est ça, vie privée. » « Je n'ai rien à cacher, tu sais ; en fait, je crois que tu sais tout. » Au moment même où je le disais, je me rendis compte qu'en fait, elle ne savait rien, car elle ne m'avait jamais posé la moindre question, et je n'étais moi-même entrée dans aucune confidence. Certes, je n'avais jamais évoqué ni mari ni enfant, mais cela pouvait très bien relever de la même pudeur que celle qui lui faisait garder sous silence ce qui lui tenait vraiment à cœur... Il était temps, sans doute, de mettre les choses au point et, comme je commençais à bien la connaître, je n'hésitai pas longtemps :

-Je vis seule, lui dis-je. Je n'ai pas de mari, pas d'enfants. En fait, je crois que j'aime plutôt les filles.

-Ah, répondit-elle de façon tout à fait ininterprétable.

-Ça te choque ?

-Non. Plutôt étonnée. Je n'imaginais pas.

-Ça te fait peur ? Je ne vais pas te sauter dessus si tu viens chez moi, rassure-toi.

-Je sais. Ou alors ce n'était pas intelligent de me le dire avant.

Très juste ; une fine mouche, décidément, cette Ilinca.

La discussion s'arrêta là sur le sujet, à ce moment-là ; il n'y avait pas grand chose à ajouter -à moins justement d'entrer dans les confidences intimes. Ilinca vint chez moi visiblement sans la moindre appréhension, et j'en fus très heureuse, mais je me tins bien. Je l'accueillis de mon mieux, lui ayant préparé mes meilleures recettes, dans mes plus belles assiettes, avec un de mes meilleurs vins, une bonne musique. « La prochaine fois, pensai-je, il faudra que je pense aux chandelles ». Ilinca fit honneur à tout, elle s'intéressa aussi à la décoration. Je lui fis visiter l'appartement -ce fut assez rapide. Elle apprécia particulièrement le balcon et la salle de bains, assez vastes, fonctionnels. Je me rappelai alors qu'à l'association, elle faisait sa toilette dans le lavabo, avec une bassine ; et elle ne s'en plaignait pas, disant « Même chose en Roumanie ! Mais ici au moins, il y a l'eau chaude... » Bêtement, je n'avais jamais pensé lui proposer de venir prendre une douche à la maison ! Ce fut chose faite, aussitôt. Ilinca hocha la tête ; visiblement cette proposition lui agréait assez. Alors j'en rajoutai, désignant le canapé convertible : « Tu peux aussi dormir là quand ça t'arrange, tu es la bienvenue.» « Merci », dit sobrement Ilinca. Je savais que mon appartement était plus près de l'hôpital que les locaux de l'association, et en fonction de ses horaires de garde, cela pouvait l'intéresser. L'idée était lancée, mais on n'en parla plus ce soir-là. Il faut laisser du temps aux idées de germer, de se développer ; comme aux sentiments ; comme à l'ivresse... ce soir-là, on but un peu trop, c'est à dire juste ce qu'il faut ; nous nous sentions plus autorisées à le faire que dans les locaux de l'AESPOMR où notre présence était juste tolérée. Vers minuit Ilinca se leva pour partir, lança un regard circulaire :

-Alors, dit-elle, tu vis seule ici, toujours. Pas d'homme, pas de femme...

-Des visites, répondis-je, et le souvenir des passages de Mélodie me revint en une puissante bouffée émotive. Il était urgent de parler d'autre chose, ou j'allais m'attendrir.

-Et toi non plus, repris-je ; pas d'homme, pas de femme non plus... ?

-Je ne sais pas si j'aime les femmes, me dit Ilinca, qui y avait sans doute réfléchi depuis ma révélation. Par contre, je suis sûre que je n'aime pas les hommes. Surtout les hommes roumains.

Cette dernière précision, faite avec un regard un peu fuyant, confirma mon impression qu'il y avait une souffrance, peut-être un drame dans le passé d'Ilinca. Mais je n'insistais pas, d'autant qu'elle-même se secoua et eut un de ses rares élans : elle posa ses mains sur mes biceps et me déclara avec -presque- flamme :

-Merci pour l'invitation. Je suis très contente d'être venue et je reviendrai quand tu m'invites.

-Tu es la bienvenue, répétai-je en lui prenant les bras à mon tour, et en lui faisant les premières bises depuis que nous nous connaissions.

-Tradition française ! ajoutai-je en riant, comme chaque fois que nous relevions une façon de se comporter peu pratiquée à l'étranger, et donc surprenante.

Ilinca se mit à rire à son tour, puis me salua de la main et s'en alla. Quand la porte se referma sur elle je me rendis compte que mon cœur battait un peu trop vite.


L'habitude fut vite prise de nous retrouver chez moi une ou deux fois par semaine, en plus de la soirée dans les locaux de l'association à l'occasion de mon cours. Ilinca ne fit pas de manières et vint dès les premières fois avec sa serviette et son savon ; ses visites commençaient en général par une douche, ce qui me donnait l'avantage de l'avoir fraîche et propre. Je lui proposai aussi de lui réserver un panier pour son linge sale, afin qu'elle profite de la machine à laver, et elle trouva l'idée judicieuse. C'est vrai que c'était mieux que son système de tri dans la valise.

Aussi, elle passa quelques nuits sur le canapé, en fonction de ses gardes. Comme elle avait parfois des horaires de nuit, je lui proposai une clé, et je vis que cette marque de confiance la touchait profondément. En remerciement, elle me fit son premier cadeau, un lecteur CD de qualité, car elle avait pu constater que le mien était vieux et fonctionnait mal.

Je pense que nous aurions pu rester indéfiniment dans cette relation d'amitié douce et platonique, car Ilinca semblait en être satisfaite ; quant à moi, même si la situation me frustrait sur le plan charnel, je savais contenir mon désir, qui n'était pas irrépressible, et même éviter de l'importuner avec, voulant mériter sa confiance et préférant conserver son amitié plutôt que de risquer de perdre son affection. Mais cette trop grande réserve, comme je ne le compris qu'après, laissait Ilinca dans l'ignorance de mes désirs, puisque je ne lui en avais pas fait part, et que j'évitais de les lui manifester. De fait, Ilinca ne se douta jamais qu'elle m'attirait ; elle pensait, puisque je le lui avais dit, que j'aimais les filles, mais d'autres filles, plus jeunes qu'elle d'ailleurs car elle avait pris le mot dans son sens premier, et était convaincue qu'elle ne m'intéressait pas, puisque je ne lui avais jamais suggéré le contraire. C'était une drôle de relation, en somme. Nous nous appréciions beaucoup, nous respections énormément, partagions beaucoup de notre temps, de bons moments, de points communs, mais restions convaincues que nous n'intéressions pas l'autre, du moins sur un plan physique -et sans chercher à comprendre pourquoi...

Heureusement le hasard brusqua nos natures velléitaires car il y eut un changement de direction à l'AESPOMR, et l'arrangement qui permettait à Ilinca d'habiter dans les locaux de l'association prit fin. Elle fut mise dehors avec un préavis d'une semaine, et aussitôt je lui proposai de venir habiter à la maison. Elle objecta que ses horaires particuliers risqueraient d'être problématiques si elle dormait dans le salon de façon continue ; je lui répondis que la chambre était grande et qu'elle pouvait sans peine y poser son matelas, et qu'on pourrait même envisager d'acquérir un sommier, afin que ce soit plus confortable pour elle, maintenant qu'elle n'aurait plus les impératifs de rangement quotidien.

-En déplaçant le bureau on fera facilement une place pour un lit une personne ; on pourra même mettre une espèce de paravent. Le seul problème, ajoutai-je, c'est qu'il faut que tu acceptes de partager la chambre avec moi...

-Ce n'est pas un problème, dit-elle. En Roumanie, c'était plus dur. J'ai longtemps dormi quatre dans le même lit. Et même si c'est mieux pour la place dans la chambre je peux dormir avec toi dans le grand lit.

-Ce ne serait pas très prudent quand même, parce que là, je ne jure plus de rien.

-Qu'est-ce que ça veut dire ?

-Je veux dire, expliquai-je avec le sourire, que si on dort dans le même lit, ça peut être difficile pour moi cette fois de ne pas te sauter dessus.

Ilinca hocha la tête, pensive et de nouveau impénétrable, et on installa son matelas comme prévu, après avoir déplacé le bureau. Mais elle ne voulut pas acheter de sommier. Et elle insista, à compter du jour où elle vint dormir dans ma chambre, pour payer une stricte moitié du loyer ainsi que de toutes les factures. En échange, je l'invitai à personnaliser l'appartement afin qu'il devienne aussi le sien. Cela la dérouta un peu, au début, et il lui fallut plusieurs semaines avant qu'elle ne commence à ranger ses affaires dans l'armoire, dans une partie que je lui réservais, ou ne fasse l'acquisition de petit mobilier -une lampe de chevet, principalement...

Nous avons commencé ainsi à vivre quasi maritalement -mais ce « quasi » faisait bien sûr, pour moi, une énorme différence. La vie d'Ilinca changea plus que je ne l'avais imaginé : elle avait à présent une adresse postale, un lieu à elle où elle pouvait apporter et laisser des affaires personnelles. Elle mit longtemps à s'y habituer et, les premiers temps, je m'attendais à la voir décamper, reprendre sa valise, du jour au lendemain, sans prévenir. Dans son esprit, elle était encore « chez moi », et surtout, elle n'avait jamais vraiment eu de « chez elle ». Il fallut que j'insiste pour qu'elle perde l'habitude de ranger sa brosse à dents, sa serviette, ses pantoufles dans sa valise, pour qu'elle les laisse là, à côté de mes propres affaires ; bref, pour qu'elle comprenne qu'elle avait autant de droits que moi à occuper l'espace ; elle avait l'impression de s'imposer, et je ne parvenais pas à lui expliquer pourquoi j'avais besoin qu'elle le fasse. Cela me rassurait. Je voulais des signes matériels que nous étions ensemble, même si cela ne restait qu'affectif. C'était déjà beaucoup et en tout cas, c'était mieux que rien... Très vite, je lui ai acheté un bol pour le petit déjeuner. Je lui ai dit, en insistant bien, que c'était son bol. C'est là, je pense, qu'elle a compris l'importance des objets, et qu'elle a commencé à marquer son territoire. Je voyais bien qu'elle se forçait un peu, par exemple pour laisser traîner un tee-shirt sur un dossier de chaise, elle qui était d'une nature si ordonnée... Et ces efforts de désordre, qui contrariaient sa nature pour me faire plaisir, me touchaient.

Ilinca m'observait aussi, m'imitait parfois, et réfléchissait beaucoup. Je ne m'en rendis pas compte tout de suite. D'abord, il fallut régler nos habitudes quotidiennes, en fonction de nos horaires -la question du roulement de la salle de bains le matin, des toilettes, du petit déjeuner... Je dus expliquer à Ilinca qu'elle avait le droit de préférer autre chose que mon chocolat du matin, et j'eus l'impression de remporter une grande victoire le jour où elle fit l'acquisition d'une cafetière. Le reste à l'avenant : Ilinca apprit à définir ses goûts, ses préférences alimentaires, au lieu de s'adapter à mes habitudes, et le contenu du frigo, du placard de cuisine évolua en conséquence. Je dus aussi l'inciter à définir elle-même ses heures de coucher, car je me doutais qu'Ilinca préférait aller au lit plus tôt que moi, qui ai une légère tendance à repousser au plus tard le moment du coucher. Une ou deux fois, alors qu'elle s'endormait devant la télévision, je la poussai au lit. La première fois qu'elle alla se coucher d'elle-même, juste à la fin de la vaisselle -là aussi, il avait fallu définir des tours de rôle...- elle avait presque un air coupable, qui m'amusa beaucoup. Les premiers temps, j'avais un peu l'impression d'avoir une enfant à la maison ; ou quelqu'un qui sortait d'un long séjour en prison, ou à l'hôpital. Nous en riions d'ailleurs chaque fois que nous le constations. Ilinca avait besoin de réadapter une grande partie de son mode d'existence.

Pour moi aussi d'ailleurs il y avait de la nouveauté, car je n'avais jamais vécu durablement « en couple » ; mais ce fut un changement moindre, dans le sens où j'étais toujours dans des meubles et des murs que je connaissais depuis longtemps, et parce qu'Ilinca était facile à vivre ; même, comme je le lui avais reproché, elle n'était pas assez envahissante, et cela m'avait stressée, les premiers temps. Je ne voulais pas lui imposer mon mode de vie, sous prétexte qu'elle n'en avait pas... En lui proposant de venir partager l'appartement, je la connaissais suffisamment pour me douter qu'elle ne serait pas « dérangeante », mais je n'avais pas imaginé à quel point j'aurais besoin qu'elle le devienne, qu'elle s'affirme pour de bon, afin d'être avec moi, et non chez moi.

Notre proximité physique et notre intimité en furent forcément accentuées, même si elle resta extrêmement pudique et si, de mon côté, j'évitais de me promener en tenue légère dans l'appartement, comme je l'avais fait auparavant. Je ne pense pas que cela l'aurait particulièrement gênée d'ailleurs ; mais moi, si. Du reste, un certain nombre d'éléments liés à notre existence charnelle m'étaient problématiques, et sur ce plan-là, sans doute à cause de son métier, Ilinca avait plus de facilités que moi. Pour ma part, j'évitais de l'approcher de trop près, de la frôler, et même de la sentir. Les quelques fois où son odeur corporelle -pas son parfum, sa vraie odeur de femme- avait atteint mes narines, j'en avais été profondément troublée. Lorsqu'elle habitait les locaux de l'association, j'en avais plutôt joué, y gagnant une excitation facile et fugace. Mais à présent que nous vivions sous le même toit, et que la tentation était permanente de l'approcher, de la toucher, il était vital que je me contienne ; et pour cela, j'évitais les odeurs. Au moment de certains pics hormonaux, j'évitais aussi les regards et là, je me demandais, accablée, quelle folie j'avais faite de lui proposer de vivre ensemble. Ce n'était pas toujours une question de rythme personnel si j'allais toujours me coucher après elle ; parfois je préférais attendre qu'elle soit endormie, et me calmer entre-temps, en regardant une émission sur la pêche au saumon en Antarctique, de préférence...

Heureusement nous avions aussi beaucoup de doux moments. C'était bon, de la trouver en rentrant, reposée, attentive; de pouvoir lui raconter ma journée, d'écouter la sienne. C'était bon aussi de choisir ensemble un nouveau rideau de douche, et de chahuter en le posant, parce que nous n'étions pas très douées manuellement, ni l'une ni l'autre. De parler des livres que nous avions lus, de commenter les émissions, les films que nous regardions ensemble, de réfléchir aux problèmes éventuellement rencontrés dans la journée... Ilinca était une compagne apaisante, toujours calme et lucide, et nous avions une belle communauté d'âme. Il m'était d'autant plus pénible, par accès, que ce ne soit pas aussi une communauté de cœurs et de corps, de peaux.

Sa peau, que j'évitais par peur de mes propres réactions, m'attirait, me fascinait, me manquait. Je regardais souvent ses mains, dans tous les gestes du quotidien. J'étudiais avidement, quand elle ne me regardait pas, les différentes parties de son corps offertes au regard, et je supposais les autres. J'aimais ses gestes délicats et précis, sa position quand elle lisait, le mouvement de ses pieds, le balancement léger de ses épaules. Et puis je pensais vite à autre chose, histoire de ne pas m'échauffer. Mais j'en parlais la nuit, en dormant. Ilinca me le révéla...un peu plus tard. Car ce fut ce qui la décida. Elle aussi, elle m'observait ; déjà elle avait compris, à me voir vivre au quotidien, que si j'aimais les filles, je n'en fréquentais aucune, en ce moment. Et elle finit aussi par comprendre que si je ne cherchais pas sa douceur, ce n'était pas faute de la désirer ; c'était par respect, par crainte d'essuyer un refus, tout simplement.

Ilinca prit le temps de mesurer à quel point j'en souffrais, et elle hésita un temps, je crois, à partir, pour ne pas m'imposer plus longtemps cette douce torture. Puis elle s'interrogea sur elle-même, et ses propres aspirations. Elle ne me dit pas vraiment à quelles conclusions précises elle en était arrivée, en dehors du fait qu'elle décida, un beau jour, de se donner à moi.

Cela se fit tout simplement, un jour où je rentrai du travail après elle. Elle m'attendait, plus jolie que jamais, avec une petite robe que j'aimais bien (elle le savait) et quelques bijoux qu'en général elle ne portait pas, notamment un bracelet qui faisait ressortir la finesse de ses poignets. Déjà troublée, j'en plaisantai un peu : en quel honneur, pour quelle occasion ces beaux atours ?

-Hé bien, me dit Ilinca avec un œil brillant d'une sorte d'amusement étrange, parce que je ne sais toujours pas...

-Toujours pas quoi ?

-Si j'aime les femmes, ou pas... je pensais que tu me ferais savoir, mais j'attends, j'attends, et tu ne me regardes même pas !

C'était dit avec le sourire, toujours cet air amusé et léger, destiné à tempérer un peu l'effet des paroles. Effet bœuf, effet canon... Elle était assise sur le canapé, j'ai avancé, me suis agenouillée devant elle, sans la quitter des yeux, j'ai posé une main sur sa jambe et je lui ai demandé :

-Tu veux vraiment savoir, alors ?

-Oui, m'a dit Ilinca, avec ce ton toujours minaudant, mais une voix un peu étranglée. Je veux savoir avec toi.

-Alors, ai-je dit en posant doucement mon autre main sur ses yeux, il faut que tu arrêtes de me regarder comme ça, sinon je vais perdre tous mes moyens.

Ilinca ferma les yeux sous ma caresse, docile. J'approchai mes lèvres des siennes, et avant de l'embrasser, je lui soufflai :

-Dès que tu voudras que j'arrête, tu n'auras qu'à les rouvrir.

Ses lèvres étaient très douces, comme tout le reste, et Ilinca ne rouvrit pas ses yeux avant le lendemain matin.
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MessageSujet: Re: Médics - Alea   Mar 5 Aoû 2014 - 20:52

Et encore, elle me demanda, au matin, quelque chose du genre : « Et maintenant, est-ce que si j'ouvre les yeux, on continuera quand même ? ». Et j'acceptai avec magnanimité de rompre le contrat.

Nous sommes donc devenues amantes, avec un grand bonheur, et son petit matelas au sol fut définitivement remisé dans le placard. En le rangeant, je me dis qu'Ilinca avait sans doute déjà pensé à tout cela quand elle avait refusé d'acheter un sommier. En effet, c'eût été bien plus encombrant à ranger, un sommier inutile... Ilinca savait donc ce qu'elle voulait, que je voulais aussi, depuis son arrivée à l'appartement, depuis avant peut-être même, mais c'était mon espèce d'inertie, ma réserve prudente, qui nous avaient fait contenir bêtement nos désirs réciproques...

Heureusement que mon sommeil m'avait trahie !!

J'étais comblée, j'étais heureuse, et Ilinca elle-même semblait avoir eu la réponse à sa question -que je ne manquai pas de lui reposer au matin, et à laquelle elle me fit la réponse la plus tendre possible : « Alors, maintenant, tu crois que tu aimes les femmes ?

-Les femmes, je ne sais pas ; mais une femme, oui. » Et elle joignit le geste à la parole, avec un baiser très tendre.

Qu'est-ce que je pouvais espérer de plus ?

Le soir même, Ilinca m'a invitée dans un des meilleurs restaurants de la ville, et tout au long du repas nous avons échangé des regards si brillants de désir que c'en était presque gênant. On s'attrapait la main, se faisait du pied sous la table ; elle promenait sur ma jambe son pied nu, et nous pouffions lubriquement, tandis que les serveurs agacés détournaient le regard.

La semaine suivante nous nous sommes PACSées, en toute intimité. Cela faisait un moment que j'y pensais, et je voulais le lui proposer de toutes façons, mais vu l'évolution de nos relations cette fois cela me paraissait une priorité vitale.

Toutefois, je n'ai rien annoncé à personne et Ilinca elle-même ne fit rien savoir à sa famille. Les choses s'étaient déroulées de telle façon, un peu à l'envers, que c'eût été compliqué à expliquer. Et puis c'était trop intime, et cela choquait nos pudeurs sensibles. Dire que nous partagions le même lit nous paraissait presque aussi indécent que de raconter ce que nous y faisions...

A l'inverse, nous avons même laissé croire à certains amis communs qu'il s'agissait d'un « PACS blanc », destiné à permettre à Ilinca d'obtenir des papiers. En vérité, avec le recul, je me rends compte que nous n'assumions pas vraiment notre amour, ni notre homosexualité. Ilinca craignait les réactions de ses collègues, et même de ses patients. Moi, je ne me voyais pas la présenter à ma famille, qui me croyait toujours conquérante célibataire hétérosexuelle. Si les choses avaient évolué autrement avec Mélodie, je pense que je serais allée jusqu'au bout, que je l'aurais assumé. Mais avec Ilinca, ça me paraissait plus compliqué, comme si le fait qu'elle soit Roumaine en situation plus ou moins régulière constituait une espèce de perversion ; comme si j'avais abusé d'elle, comme si je devais avoir honte de l'aimer...

Mais Ilinca ne s'en vexait pas, au contraire ; c'était vraiment, avant tout, une question de pudeur et cela ne nous empêchait pas de connaître un bonheur complet. Peu de choses changèrent, en réalité, dans notre vie quotidienne, notre existence commune. Nous nous entendions toujours aussi bien et avions une relation de confiance profonde, indestructible. Il y avait juste le désir en plus, mais nous étions assez mûres et sages pour qu'il ne complique pas les choses.

Mélodie, à cette période, se préparait à avoir son deuxième enfant : « Tu comprends, s'ils sont rapprochés, c'est mieux ! Mais je ne t'oublie pas, je t'aime toujours, et on se verra bientôt !» Bien sûr, Mélodie, bien sûr...

Les seuls moments un peu délicats avec Ilinca, c'étaient les fêtes et les vacances, que nous passions souvent séparément, moi dans ma famille, elle seule à l'appartement, sauf à partir du moment où elle eut un passeport tout à fait dans les règles et put retourner en Roumanie. J'aurais aimé l'accompagner, mais elle me demanda d'attendre son prochain voyage, car il y avait longtemps qu'elle n'avait pas revu sa famille et préférait d'abord juger de l'état d'esprit dans lequel elle la trouverait... De façon générale, je souffrais un peu de tout ce côté roumain que je ne connaissais pas et qui n'appartenait qu'à Ilinca. Par exemple, j'étais facilement agacée par ses conversations téléphoniques du lundi, en roumain, avec sa mère, auxquelles je ne comprenais rien. J'avais l'impression, brutalement, d'avoir affaire à une étrangère, littéralement, et cela m'irritait au plus haut point. Du coup, j'avais pris l'habitude de sortir, d'aller boire un bière à ce moment-là, pour éviter l'énervement. Ilinca le comprenait; quand je revenais, elle se montrait assez caressante ; mais en même temps, son regard était souvent absent, et ses pensées visiblement ailleurs, ce qui me contrariait aussi. A croire qu'avec l'âge, ou l'habitude, je devenais possessive. Heureusement, Ilinca savait me désarmer d'un sourire.

Tout de même, comme je le pressentais peut-être inconsciemment, ce fut à cette « part roumaine » qui m'était étrangère que je dus de la perdre, en effet.

Lorsque sa situation fut totalement stabilisée, Ilinca commença à envisager de faire venir sa famille, comme je l'avais toujours su. Sauf que je n'en avais pas du tout pris la mesure concrète : pour accueillir sa mère, son frère, sa belle-soeur et trois enfants, Ilinca devait prévoir une grande maison et, en bonne fille de famille, avait prévu d'y habiter aussi. Jusque là, cela me convenait encore, même si je me voyais mal cohabiter constamment avec une famille roumaine de sept personnes ; je pensais que cela pourrait durer le temps qu'ils s'installent. Mais en réalité, Ilinca avait prévu autrement : elle pensait tout bonnement que je resterais dans mon appartement. En gros, que nous allions nous séparer, disons « techniquement », pour qu'elle accueille sa famille sans que cela me pèse. Ce fut ainsi qu'elle me présenta les choses, et c'était assez bien vu, dans le sens où je n'avais en effet aucune envie de cohabiter avec trois générations de ses proches, moi qui avais jusqu'alors mené une existence de célibataire endurcie.

En revanche, la perspective d'une séparation, alors que nous vivions si bien ensemble, si heureuses, m'attristait, même si je comprenais la nécessité qu'Ilinca aide ses proches à gérer les problèmes courants de la vie quotidienne dans un pays nouveau pour eux, du moins au début. J'ai donc cédé, en lui faisant promettre qu'elle me rendrait visite au moins un jour sur deux, et qu'elle dormirait avec moi autant que possible. Ilinca promit. Je pense qu'elle était sincère à ce moment-là. Elle-même se représentait mal ce qu'impliquait la prise en charge d'une famille quasi nombreuse.

Le déménagement de la famille eut lieu à la fin de l'été, alors que j'étais moi-même en vacances dans la mienne. Ilinca, très stratégiquement, en avait décidé ainsi mais, même à distance, je compris que, brutalement, tout venait de basculer. Ilinca était retournée aux siens, à ses racines ; elle avait retrouvé son cercle, et avec lui ses obligations sociales, familiales, culturelles, parmi lesquelles je n'avais pas ma place. Je me souviens de l'au-revoir qui avait précédé, et qui avait été léger, confiant, même si je cachais une pointe d'inquiétude. Je ne croyais pas que rien pourrait jamais détruire notre unité. Et pourtant, presque le jour-même de l'arrivée de ses proches, je remarquai que le ton de la voix d'Ilinca avait changé. Bientôt, elle écourta les conversations, voire ne répondit plus au téléphone. Je commençai à paniquer et écourtai mes vacances, mais lorsque je l'avertis que je revenais, elle me demanda instamment de ne pas venir « tout de suite » dans la maison où elle avait installé sa famille. Elle ne leur avait pas encore parlé de moi, il y avait trop de choses à gérer, avec les enfants, tout ça... Ilinca me demanda de l'attendre à l'appartement, ce que je fis, après avoir découvert avec tristesse qu'elle avait déjà emporté toutes ses affaires -celles-là même qu'elle avait mis tant de temps à apporter, à sortir de sa valise... la valise non plus n'était plus là, d'ailleurs. A force d'accumuler ces constats, j'étais presque en larmes avant même l'arrivée d'Ilinca.

Elle-même avait changé ; je lui trouvai un air que je ne lui connaissais pas, comme une petite ride d'ironie ; elle avait repris un accent très fort et s'était remise à faire plus de fautes en français. Et elle regardait constamment l'heure à sa montre -un cadeau de sa mère, de très mauvais goût. Je fus extrêmement affectée de ces changements ; en même temps, cela simplifia la tâche d'Ilinca, car cela préparait le terrain à ce qu'elle avait à me dire. Comme je m'y attendais, elle m'annonça qu'il lui paraissait impossible de parler de moi à sa famille, même en ne disant qu'une partie de la vérité. Elle était d'un milieu très croyant et conservateur, qui ne comprendrait pas. D'ailleurs lorsqu'elle avait parlé de ses « arrangements » pour avoir des papiers, déjà au téléphone quand les démarches commençaient à peine, elle m'avait même fait passer pour un homme ; « Pas un homme, un gogo », rectifiai-je avec amertume. « Qu'est-ce que c'est, un gogo ? » « Quelqu'un qui se fait avoir, comme moi, ai-je dit. Qui a cru aux beaux sentiments alors que c'était juste pour avoir les papiers... » Ilinca pencha la tête avec un air triste, et ne dit rien.

M'avait-elle vraiment joué la comédie de l'amour ? Je ne pouvais le croire. Je pensai qu'elle s'était retrouvée emportée par un concours de circonstances, que je lui avais ouvert une porte, et qu'elle n'avait pas réfléchi aux suites. Elle n'avait pas agi par calcul. Sans doute n'avait-elle pas été amoureuse dès le début, contrairement à moi, mais elle s'était attachée ensuite. Car après tout rien ne l'avait obligée à me céder, à me séduire presque, c'était venu d'elle-même ; j'aurais été d'accord pour le PACS même si notre relation était restée platonique, et elle le savait. Donc, de son côté aussi il y avait eu du désir, vraiment, et cela ne faisait pas partie de son plan. C'était même une erreur de sa part, de s'être abandonnée ainsi à des sentiments, sans anticiper les complications que cela impliquerait, plus tard. Elle aurait préféré, sans doute, ne blesser personne, mais pour cela il aurait fallu éviter la version sentimentale. Il était trop tard, à présent ; elle était au pied du mur ; elle aussi, comme Mélodie, se retrouvait avec un choix à faire. Elle aussi, comme Mélodie, ferait passer ses priorités avant moi. Raisonnablement, je ne pouvais en vouloir ni à l'une, ni à l'autre. Affectivement, j'étais en miettes.

Je lus dans son regard qu'elle avait vu que j'avais compris l'essentiel, et qu'elle me laissait encore l'initiative de la suite, ou de la fin. Je pouvais me mettre en colère, rompre brutalement en l'insultant, en la menaçant de dénoncer sa famille ; je pouvais essayer de sauver la face, la renvoyer avec dignité et hauteur, ou de sauver les meubles, en obtenant d'elle encore quelques lambeaux d'amour, des excuses, des promesses, des rendez-vous, des soirées, des nuits peut-être. Je décidai de ne rien décider ; j'avais besoin de réfléchir ; et je lui demandai simplement, sans colère, de partir -pour l'instant en tout cas.

Ilinca n'avait sans doute pas la conscience tout à fait tranquille car, la semaine qui suivit, elle m'appela tous les jours, inquiète de mon silence. Je la rassurai avec ironie ; non, je ne l'aimais pas assez pour être au bord du suicide, et non, je ne préparais pas une vengeance retentissante, par exemple une révélation fracassante auprès de sa famille... Non, j'étais juste comme un animal blessé, qui léchait ses plaies et essayait de se remettre sur pied, avec beaucoup de peine. Aussi, j'essayais d'analyser ce nouvel échec, qui réactivait le précédent. Ilinca comme Mélodie m'avaient aimée, je n'en doutais pas ; mais toutes deux avaient trouvé « plus important » que moi. C'était ce qui revenait sans cesse dans mon esprit, et que je ne savais comment encaisser, ni prévenir, ni résoudre. Etait-ce une fatalité ? Etais-je forcément quantité négligeable ? Pour Ilinca, j'étais un caillou dans la chaussure ; mais j'avais aussi été la chaussure, et la chaussette...

D'ailleurs Ilinca résista moins bien que moi ; au bout de deux semaines, quand les choses commencèrent à prendre tournure du côté de sa famille -les enfants scolarisés, les adultes inscrits partout où ils devaient l'être-, et qu'elle eut un peu de temps à elle, elle proposa de me rendre visite, et sa voix avait une intonation, une chaleur prometteuses. Ilinca était en manque ; moi aussi, du reste, mais j'avais sans doute un peu plus de fierté. Toujours est-il qu'en acceptant de la revoir, je me demandai quel comportement j'adopterais. Peut-être que, si je lui résistais, elle finirait, elle, par vouloir revenir vivre avec moi -mais cela me paraissait peu vraisemblable. L'emprise familiale était trop forte, et Ilinca n'oserait pas s'y opposer, après avoir tout fait, pendant près de dix ans, pour reconstituer cette famille. Il ne me restait que la colère froide, le dédain ou la demi-mesure -c'est à dire, une fois de plus, le rôle de la maîtresse cachée, -que je connaissais déjà assez bien. Je n'eus pas à me poser longtemps la question : quand j'ouvris la porte sur Ilinca, elle me lança un rapide regard de chien battu, mais ne me demanda pas mon avis avant de se jeter littéralement sur moi pour des retrouvailles torrides. Ilinca n'étant pas très forte, j'aurais sans doute pu me défendre, me débattre efficacement. Mais je n'en avais aucune envie.

Je devins donc, de fait, la maîtresse d'Ilinca, comme j'avais été celle de Mélodie, et je m'accommodai assez bien d'un certain nombre d'avantages de la situation : je ne voyais plus Ilinca tous les jours, mais en compensation nos retrouvailles étaient souvent très chaleureuses, sans doute plus que la vie conjugale, avec la fatigue du quotidien, n'aurait pu le permettre. En d'autre termes, on pouvait considérer que nous nous voyions moins, mais que c'était mieux, bref que nous gagnions en qualité et en intensité ce que nous avions perdu en quantité. Par ailleurs, j'y retrouvai une certaine liberté, voire une presque frivolité, alors que j'étais convaincue qu'Ilinca, qui se sentait coupable, était d'une fidélité absolue. En fait, ayant été déçue et blessée, je me défendais par le cynisme, et j'avais décidé de jouir sans amour, puisque les jouissances amoureuses m'avaient été interdites. Ainsi, je flirtai un peu, aussi bien avec des hommes que des femmes, juste histoire de tester ma liberté, mon détachement, et je m'arrangeai pour qu'Ilinca l'apprenne, sans en avoir de preuve absolue cependant. Je la vis grimacer quelquefois, mais jamais elle n'aborda le sujet, tant il nous paraissait clair, à l'une comme à l'autre, que je n'avais pas de comptes à lui rendre...

Même, je retrouvai Mélodie. Ce fut elle qui me relança, tout à fait opportunément, mais bien sûr sans le savoir ; ses enfants avaient grandi, Hervé lui accordait une soirée de liberté, et depuis le temps, elle n'attendait que de la passer avec moi. Je la reçus très chaleureusement, et nous nous retrouvâmes tout à fait amoureusement ; il semblait que je lui avais énormément manqué. Mais Mélodie remarqua quelque chose ; je ne sais à quels indices elle le devina, mais en fin de soirée, c'est à dire en milieu de nuit, elle me dit, avec un faux détachement : « Toi, tu as eu quelqu'un d'autre. Quelqu'une, même . » Je ne niai pas. « C'est con, reprit Mélodie, j'étais, je suis encore vraiment amoureuse. » « Ça n'empêche pas, répondis-je. Ça n'empêche pas le plaisir. » Mélodie ne comprit pas. « Ça a l'air compliqué, reprit-elle. Ça dure encore ? C'est une vraie histoire alors ? Comme nous ? Tu me raconteras ? » « Seulement si tu reviens, et par petits bouts, comme Shéhérazade ; à moins que tu veuilles un truc à trois ? » J'étais en pleine provoc, et la réaction de Mélodie me prouva que j'avais tapé juste. En fait, j'apprenais à taper, et durant les mois qui suivirent, je fis de grands progrès. Ilinca revenait, Mélodie revenait, je les voyais en alternance, presque avec des ruses de sioux pour qu'elles ne se croisent pas mais flairent malgré tout les effluves du passage de l'autre ; elles savaient vaguement, toutes deux, sans vraiment vouloir le savoir, qu'il y en avait une autre, peut-être plusieurs ; j'eus la surprise naïve de constater que cela avait tendance à exciter leur désir, leurs mauvais esprits animaux. Cela excitait les miens aussi : c'était là ma vengeance minable sur ces femmes qui ne m'avaient juste pas assez aimée. Juste pas assez pour construire vraiment quelque chose. Alors, je détruisais. J'avais décidé que tout cela n'avait pas d'importance. Juste pas assez.

Et bêtement, cette façon de ne pas les aimer les accrochait à moi plus fortement que mon amour éperdu, naïf et dévoué. C'étaient vraiment des femelles dignes de Maupassant. Elles ne me méritaient pas, finalement.

Cette triste période dura plusieurs mois, durant lesquels je fis mine de m'amuser et de prendre plaisir à détruire ce que j'avais aimé le plus au monde, en les humiliant, en les rabaissant, et en me détestant pour cela. Ilinca demanda mon accord pour dénoncer le PACS : elle avait un mariage en vue. Elle avait rencontré un homme, un Français, ingénieur, riche. « Alors, c'est comment un homme ? » « Moins bien qu'une femme, avait-elle répondu. Mais pour la famille, c'est plus confortable. Est-ce que tu voudras encore me voir après mon mariage ? » « Devenir ta maîtresse ? Pas de problème : j'ai l'habitude... ». Mélodie, elle, parlait de divorce ; c'était la crise des sept ans. « Surtout ne fais pas ça, insistai-je. En tout cas, surtout pas pour moi. J'ai trop pris goût à la liberté. » Je crois bien que j'arrivai à la faire pleurer, tout comme j'arrivais à la faire jouir. Mieux qu'Hervé, certainement. En somme, plus je me faisais détester, plus j'étais désirée, et inversement...

Mais comme il est vrai qu'un homme, pour la famille c'est plus confortable, et que je n'avais plus tout à fait l'âge d'être une célibataire conquérante, à la grande surprise de mes donzelles, je finis moi aussi par me caser avec un monsieur. Je n'étais pas amoureuse, certes non ; il n'était pas riche non plus. Mais il était gentil et amoureux juste ce qu'il faut pour être prêt à me donner un statut. Car j'en avais assez d'être la maîtresse de tout le monde, et la femme de personne. Lui voulait bien que je sois la sienne, sous réserve que je cesse d'être la maîtresse des autres. J'acceptai. En échange, il avait convenu de ne pas me harceler avec sa virilité, car je lui avais clairement fait comprendre que ce qui m'attirait dans le mariage, c'était le statut social, pas le devoir conjugal. Je lui avais donné une idée assez précise de mon passé, et par conséquent il comprenait mon point de vue, et l'acceptait. C'était un homme d'une grande sagesse. Il l'est toujours d'ailleurs. Je voulais juste être avec quelqu'un pour qui je serais la première priorité, et, de ce fait, devenir quelqu'un à mon tour. Il accepta, et me libéra ainsi de mes anciens démons. Comme promis, je cessai de voir et Mélodie, et Ilinca. Même, je trouvai presque un certain plaisir à échanger avec lui un peu de tendresse. Il m'aida ainsi, par sa douceur, sa compréhension, à me réhumaniser, et me rendit une certaine sérénité.

En somme, il me prépara parfaitement à la rencontre de Muriel.


Avec Muriel, l'histoire sera plus courte, parce que beaucoup simple et moins tourmentée.

Nous nous sommes rencontrées par hasard, par relations interposées, alors que j'attendais une copine à la terrasse d'un bar où notre cercle se retrouvait souvent. De ce fait, il m'arrivait souvent d'y retrouver des personnes de connaissance sans l'avoir prévu ; les bars, quoique lieux ouverts, regroupent souvent une clientèle d'habitués qui se retrouvent par affinités, tranche d'âge et souvent milieu économique, sinon professionnel. Ce bar là correspondait ainsi à ce qu'étaient devenus la plupart de mes vieux copains ; des quadras vaguement bobos, parfois un peu musiciens, souvent assez écolos et plus ou moins impliqués dans différents milieux associatifs – c'était par ce réseau-là d'ailleurs que j'avais notamment connu l'AESPOMR. Pour ma part, j'avais gardé contact avec eux sans me sentir appartenir tout à fait à ce milieu- mais je sais qu'on a tendance à s'imaginer toujours qu'on se distingue d'un groupe, qu'on « sort du lot »...

Ce soir-là en tout cas, alors que je râlais d'être arrivée en avance car je me retrouvais seule, mon rendez-vous n'étant pas encore arrivé, je tombai donc sur une vieille copine de fac qui elle-même retrouvait une vieille copine de lycée, qu'elle n'avait pas vue depuis des années car elle était partie travailler à l'étranger -comme médecin dans un organisme humanitaire. C'est ainsi que Muriel me fut présentée. Et je sais que, dès le premier coup d'oeil, je la trouvai jolie, parce que justement j'évitai de la regarder. Elle, en revanche, se montra étonnamment bien disposée à mon égard, alors que d'habitude les nouvelles connaissances mettent du temps à s'intéresser à moi, parce que j'ai un aspect bourru voire un peu négligé (à moins que ce ne soit l'inverse), que j'espère toujours rattraper par ma gentillesse et mon sourire. Disons qu'en général les filles coquettes, et les filles mignonnes -qui ne sont pas forcément les mêmes- ont souvent dans un premier temps, à mon égard, une réaction de distance, voire de dédain ou de rejet, parce que je n'entre pas dans leurs codes vestimentaires, je ne joue pas le jeu des apparences. C'est vrai aussi d'un certain nombre d'hommes d'ailleurs, surtout ceux qui considèrent qu'une femme doit chercher à plaire. Ceci dit, les gens ne sont pas stupides -encore moins les amis des amis, bien sûr!- et la plupart dépassent rapidement cette première impression, se rendant vite compte que je suis apte à une conversation normale (ce qui permet néanmoins un premier tri intéressant). Il n'empêche que lors des premiers contacts je ressens souvent une sorte de réticence, proportionnellement inverse à l'ouverture d'esprit des personnes rencontrées. Et justement, chez Muriel je n'ai rien ressenti de ce genre. D'emblée, je l'ai sentie bienveillante, ce qui est très rare. Etait-ce parce qu'elle l'est naturellement ? Par transitivité avec l'amie qui nous présentait, qui elle-même m'apprécie ? Ou pour des raisons que je ne pouvais encore connaître à ce moment-là ? Quoi qu'il en soit, je me suis sentie aussitôt très bien disposée à son égard, et j'ai presque regretté que la copine avec qui j'avais rendez-vous pour boire quelques bières ne soit finalement pas plus en retard.

Tout cela est resté très subtil bien sûr, presque imperceptible. Ce furent juste des ressentis fugaces, car nous sommes des gens délicats et fins qui n'affichent pas grossièrement leurs sentiments. Muriel s'est simplement montrée inhabituellement sympathique à mon égard, comparativement avec la plupart de ceux qui ne me connaissaient pas. En fait, elle s'est juste comportée normalement, si j'y repense, mais c'était cela qui était inhabituel pour moi : qu'on me sourie, qu'on me parle et qu'on aie l'air de s'intéresser à moi d'emblée... Quant à moi, je ne sais pas si c'est à cause de cette attitude d'ouverture, ou parce que je l'ai trouvée jolie -ceci dit, des filles jolies, j'en rencontre souvent et ça ne me fait pas du tout pareil- j'ai été troublée. Du coup j'ai adopté une attitude pleine d'entrain et d'esprit, pour mieux cacher mon trouble, en me montrant loquace et spirituelle, avec le plus grand naturel possible. Comme si j'avais cherché à séduire. Et de fait, je crois que je cherchais à séduire -mais je ne l'avais pas encore compris, parce que ça ne m'était jamais arrivé.

La conversation ne fut pas longue, mais elle me suffit à apprendre l'essentiel ; Muriel avait passé, donc, des années à l'étranger. A présent elle revenait dans sa région d'enfance, où elle avait trouvé un emploi de médecin urgentiste, et elle appréhendait de s'installer seule, dans un endroit un peu isolé, à la campagne -une maison héritée des grands-parents, quelque chose comme ça. « Le tout, ai-je dit pour la rassurer, forte de ma propre expérience- car je suis la campagnarde du groupe, celle qui vient s'encanailler en ville- c'est d'avoir une bonne voiture. » Et elle acquiesça. Je crois que nous n'en avons pas dit beaucoup plus, du moins sur un plan personnel. Ensuite, nous avons parlé de sujets plus généraux, ma copine est arrivée, et nous avons poursuivi la soirée par paires, comme prévu. Mais en rentrant chez moi, j'étais rêveuse. Je ressassais inlassablement les différents éléments de la discussion. C'était tout de même curieux, d'être célibataire à son âge -le mien- quand on était si jolie...si souriante, et si sympa...

J'avais parfaitement mémorisé le nom du hameau où Muriel devait s'installer dans les prochains jours, son emplacement géographique. Et j'avais une furieuse envie d'aller y faire un saut, sous prétexte par exemple de balade à moto, juste pour voir. Justement, peut-être que je la verrais, peut-être pas. Il y avait de fortes chances pour qu'elle soit au travail, ou en courses, ou sortie. Peut-être aussi que je dérangerais. Mais quand même, ça ne coûtait rien de tenter le coup. J'avais besoin de vérifier si cette impression de bien-être en sa présence persisterait -ou si c'était juste un concours de circonstances...

Et donc, le week-end de beau temps qui suivit, j'allai faire un petit tout par là-bas, comme ça. Pour le plaisir. Pour la balade, qui du reste était belle. Il faisait doux, c'était champêtre, les papillons dans les prés, une petite brise délicate, un soleil tiède, et je ronronnais comme ma moto. Quand je suis arrivée au hameau, Muriel était devant la barrière en bois de sa clôture. Je ne sais pas si elle arrivait ou partait, et je ne le sus jamais. Je me garai à côté d'elle, de l'autre côté de la barrière, sur le bord de cette petite route de campagne ou personne ne passait. Il fallait avoir une bonne raison de venir, et j'avais la mienne...

Muriel me regardait, perplexe, mais son regard s'éclaira quand j'enlevai mon casque : « Salut, dis-je le plus naturellement possible ; j'ai eu envie de faire un petit tour dans le coin...

-C'est sympa, me dit-elle avec un sourire et un regrad transparent, tandis que je désenjambais la machine, puis la contournais, ayant posé mon casque, ouvrant mon blouson.

C'est qu'il fait chaud quand on s'arrête.

Muriel avait rouvert sa barrière, fait quelques pas dans ma direction, s'approchant de moi quand je m'approchais d'elle. C'était un bon début, sauf qu'elle ne disait rien. Je posai mon blouson sur le guidon. Négligemment, mais pas trop. Je me sentais d'un coup terriblement intimidée. J'ai senti le vent frais traverser ma chemise.

-C'est bien d'être venue, répéta-t-elle un ton plus bas. Je pensais à toi...je pensais à toi, justement.

Le « justement » sonnait comme une rectification, comme pour ne pas laisser entendre qu'elle avait pensé à moi tout le temps. Je l'ai compris ainsi parce que, moi, j'avais pensé à elle tout le temps, justement. Enfin non, pas justement, justement...

Et elle me regardait de ses grands yeux clairs et calmes, et je me dis que c'était un peu comme un coup de foudre, mais sans le tonnerre. Je me suis approchée encore, nous étions à quelques centimètres. Je ne me tiens jamais aussi près des inconnus. Mais ce n'était déjà plus une inconnue.

Elle a posé une main timide sur ma taille, m'a attirée à elle, doucement. Certaines le font ordinairement, pour la bise du bonjour ; mais je sentais que ce ne serait pas la bise du bonjour ordinaire. Je sentais la tiédeur de sa paume à travers le tissu. Elle a tendu ses lèvres vers les miennes, m'a embrassée. Légèrement, en fermant les yeux. J'ai fermé les yeux et je l'ai embrassée aussi, un peu moins légèrement sans doute -question de nature.

Pendant un moment je me suis sentie suspendue dans les airs, avec elle et tout ce qui nous entourait. Quand j'ai rouvert les yeux, elle me regardait, souriant encore. Puis elle m'a entraînée vers la maison. A partir de là, je ne sais plus très bien qui a embrassé l'autre.

Et on ne s'est plus quittées. Je suis venue habiter la maison dans le hameau perdu. On n'a pas de bonne voiture, mais ça tombe bien, ça fait l'occasion de rester ensemble, à la maison, quand la voiture est en panne.


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